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Entre homophobie et accusations d’atteintes sexuelles, les dessous du suicide d’un militaire gay sur la base d’Evreux

Franceinfo a eu accès aux conclusions de l’enquête du parquet d’Evreux, près de six mois après la mort de Clément C.

« Mon cœur, je suis désolé, tu sais que je t’aime. (…) Ils veulent me détruire, me salir. » Le 17 novembre dernier, Clément C. adresse ces derniers mots à son mari, Sylvain D. En rentrant du travail ce jour-là, ce dernier trouve le Samu posté devant sa maison. « Ils n’ont pas voulu que j’entre quand ils faisaient le massage cardiaque. Et puis ils sont venus me dire que c’était fini », raconte-t-il à franceinfo. 

Son mari, sergent à la base militaire d’Evreux (Eure), s’est donné la mort par pendaison quelques instants plus tôt, souhaitant mettre fin au harcèlement dont il se disait victime au travail. Dans sa lettre de suicide, Clément C. explique avoir été accusé de « viol ». « Je ne supporte pas », écrit-il. Pour Sylvain D., son mari a subi cette situation « uniquement parce qu’il était gay ».

Il médiatise l’affaire et porte plainte, le 1er décembre, pour « harcèlement moral », « propos ou comportements répétés ayant pour objet ou effet une dégradation des conditions de travail pouvant attenter aux droits, à la dignité, à la santé ou à l’avenir professionnel d’autrui ». 

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Mais les conclusions de l’enquête du parquet d’Evreux, rendues publiques vendredi 18 mai, au terme de six mois de recherches et après l’audition de plus de 50 militaires, révèlent une situation plus complexe. Elles mettent effectivement en lumière l’homophobie d’un gradé au sein de la base aérienne d’Evreux. Clément C. s’en disait victime depuis l’arrivée de ce nouvel adjudant en 2015. « Mon mari était là depuis des années. Au bout d’un an, l’adjudant a pris Clément en grippe », se souvient son veuf.

Des faits confirmés par le procureur de la République adjoint, Eric Neveu. Alors que le sergent Clément C. assumait ouvertement son homosexualité sur la base d’Evreux, l’adjudant « parlait de lui à d’autres militaires en disant : ‘sale pédé, fiotte, l’autre pédale, l’autre tafiole, tantouze, l’autre enculé, il pavane devant ses mecs' », résume Eric Neveu, rapportant les témoignages des militaires « qui ont pleinement collaboré avec l’enquête »

Des propos que le parquet ne peut toutefois pas qualifier de « harcèlement moral », car ils n’ont jamais été tenus en présence du sergent. Par ailleurs, les deux hommes n’étaient pas directement liés hiérarchiquement. Un résultat que regrette Sylvain D. « Il est convaincu que ce harcèlement était bien à l’origine du suicide de son mari, rapporte son avocat, Hugues Vigier, à franceinfo. On le prive de tout débat sur la responsabilité de cet adjudant dans la mort de son mari. »

Des militaires défilent dans la base d\'Evreux (Eure), le 24 juillet 2008.Des militaires défilent dans la base d’Evreux (Eure), le 24 juillet 2008. (MAXPPP)

Après une enquête de commandement diligentée par le chef d’Etat-Major de l’armée de l’Air, en parallèle à l’enquête judiciaire, des mesures disciplinaires ont été appliquées concernant plusieurs cadres, dont l’adjudant. Ce dernier, qui a nié les faits et « minimisé ses propos homophobes », va faire l’objet d’un rappel à la loi pour injure non publique commise en raison de l’orientation sexuelle. Selon une source proche du dossier à franceinfo, sa hiérarchie a également pris la décision de le muter. Interrogé, le ministère des Armées a refusé de dévoiler et de commenter les résultats de son enquête interne. 

Mais le sergent Clément C. était lui-même visé par une plainte, déposée deux jours avant son suicide, pour des faits d’agression sexuelle remontant à la nuit du 19 au 20 mars 2017, indique le procureur adjoint Eric Neveu. « Lors d’une soirée de garde alcoolisée, le sergent a masturbé un autre militaire dans son sommeil, tandis qu’un autre militaire filmait la scène », affirme-t-il. « D’autres victimes ont dénoncé des faits d’atteintes sexuelles », décrit également le parquet d’Evreux dans un communiqué. 

Selon une source proche du dossier, Clément C. faisait régulièrement des propositions sexuelles à ses collègues, allant jusqu’à les toucher sans leur consentement. Sur la base, son attitude « était perçue par certains militaires comme un jeu ». « C’était quelqu’un d’apprécié, considéré comme professionnel. Il avait de nombreux soutiens », comprend le procureur adjoint, ajoutant qu’il était décrit comme « jovial, souriant, serviable ».

Son mari, Sylvain D., ne conteste pas ces faits. « Il était au courant de ce comportement. Clément C. était loin d’être le seul à avoir participé. Mon client aurait souhaité que l’enquête permette de connaître toute la vérité sur les pratiques habituelles de la base 105 », explique Hugues Vigier, qui affirme que ces comportements étaient « admis » et « tolérés ».

La mort de Clément C. a mis un terme à toute procédure concernant la plainte à son encontre pour agression sexuelle. Seul le militaire qui a filmé la scène est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour « atteinte à l’intimité de la vie privée par fixation, enregistrement ou transmission de l’image d’une personne », « enregistrement ou diffusion d’images relatives à la commission d’une atteinte volontaire à l’intégrité de la personne », également appelé « happy slapping ». Il est ainsi poursuivi en qualité de complice. Son procès se tiendra le 6 septembre prochain.


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