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La vente mystère du Triangle d’or parisien

Depuis quelques semaines, les rues habituellement calmes du Triangle d’or, ce micro-quartier parmi les plus cotés de la capitale, enserré entre les Champs-Élysées, l’avenue Georges-V et l’avenue Montaigne, sont inhabituellement animées. Ici, des échafaudages, signe que des travaux sont eu cours. Là, des visites de marchands de biens alléchés par ce qui est présenté dans le petit milieu immobilier parisien comme « la vente de l’année ».

La mise en vente de ces quinze immeubles de prestige a été lancée en mars dernier lors du dernier MIPIM de Cannes – le plus grand salon immobilier du monde, avec la possibilité de présenter une offre pour un ou plusieurs des actifs de la liste, dont le joyau est le numéro 63 des Champs-Élysées. Mise à prix : 60 millions d’euros.

Des bâtiments aux adresses toutes plus recherchées les unes que les autres, mais qui dissimulent derrière leurs pierres de taille un parfum de scandale. En effet, la plupart, mal entretenus et partiellement inoccupés, sont dans un état de délabrement qui fait polémique dans ce quartier cossu. Tout comme la véritable identité de leur(s) propriétaire(s), dissimulée derrière une société danoise, la Foncière du Triangle d’or. Créée en 2008 à Copenhague, cette société portait selon ses derniers comptes rendus publics, en 2017, un patrimoine estimé à 1,6 milliard d’euros (contre 940 millions d’euros en 2015).

Monopoly

Au 28-30 rue de la Trémoille, à quelques encablures des Champs-Élysées, le pâté de maisons entier est à vendre. La façade noircie et les pas-de-porte désertés au pied de cet ensemble de près de 3 500 m2 ne sont guère engageants. Interrogée sur la cession en cours, la dernière commerçante de l’immeuble, vacant à 80 %, dit « ne rien savoir ». Heureusement, l’un des deux agents immobiliers parisiens mandatés pour l’opération se montre un peu plus disert. Du bout des lèvres, il admet que le gérant actuel de la Foncière du Triangle d’or, Jeffrey Savoie, un Canadien de 35 ans originaire de l’Alberta, « n’est pas le véritable donneur d’ordres » de ce Monopoly. Lequel serait, selon lui, Adrien Labi, un homme d’affaires de 65 ans, né à Tripoli et domicilié aux États-Unis. Contacté par Le Point, Jeffrey Savoie n’a pas souhaité nous répondre. Ni nous communiquer les coordonnées du mystérieux M. Labi.

Un habitant du quartier se souvient, lui, très bien du propriétaire présumé de la Foncière. Un sexagénaire en tee-shirt débraillé, mannequin au bras, petit chien en laisse, faisant quotidiennement le trajet entre son pied-à-terre de la rue du Boccador et ses bureaux avoisinants. « On l’a beaucoup croisé par ici entre 2002 et 2012, assure-t-il. À l’époque, la Foncière avait des locaux, et une petite équipe pour gérer les immeubles. Mais tout cela a brusquement fermé et on ne l’a plus jamais revu depuis. »

Bonnes affaires

En septembre 2015, une longue enquête du Monde braque les projecteurs sur ce tycoon qui laisse l’une des plus belles enclaves de la capitale se délabrer, au grand dam des élus locaux. On y apprend que les parents de Labi, des juifs libyens originaires de Gibraltar, auraient fait fortune en Italie, où ils s’étaient installés après l’indépendance. Qu’ils auraient réinvesti leur argent dans la pierre en Angleterre, mettant leur patrimoine à l’abri dans un trust à Jersey. Et que dans les années 2000, leur fils Adrien aurait à son tour été saisi du démon de l’immobilier, réalisant quelques bonnes affaires après la crise de 2008, en reprenant à prix cassé le patrimoine de certains institutionnels en difficulté. « Il possède alors une vingtaine des plus beaux immeubles de Paris et encaisse quelque 600 000 euros de loyers par mois », estime un connaisseur.

Pourquoi, dans ce cas, laisser son patrimoine partir à vau-l’eau ? « Ce peut être une stratégie, consistant à déloger les occupants pour revendre à la découpe, à meilleur tarif. Ou alors l’homme a connu des revers de fortune, et s’est retrouvé étranglé par ses créanciers », avance ce spécialiste de l’immobilier. Le compte rendu de la dernière assemblée générale de la Foncière du Triangle d’or montre en effet une structure très endettée, qui, d’après nos informations, a été refinancée l’an passé par la banque parisienne Natixis.

L’ombre des Kadhafi

Troisième hypothèse, longtemps évoquée dans le petit milieu parisien sans que personne ne présente le début d’une preuve : Labi n’était lui-même qu’un homme de paille, mandaté pour placer dans la pierre l’argent d’investisseurs souhaitant rester discrets. Les noms des fils Kadhafi ont beaucoup circulé, en raison des origines libyennes de Labi… et de son implantation à Londres dans les années 2000, où il aurait pu croiser Saïf al-Islam, le fils aîné du colonel Kadhafi, qui y passait beaucoup de temps. Joint par Le Point, l’avocat parisien de ce dernier, maître Ceccaldi, dit « n’avoir jamais entendu ni le nom de Labi ni celui de la Foncière du Triangle d’or au sein de la nébuleuse des fonds souverains libyens ». En 2010, ces rumeurs avaient attiré l’attention de l’organisme antiblanchiment Tracfin, lequel avait saisi le parquet. Après quelques auditions, la brigade financière avait classé sans suite.

La vente en cours, qui devrait faire tomber près d’un milliard d’euros dans l’escarcelle de la Foncière du Triangle d’or, alimente à nouveau les rumeurs. Et si l’argent des cessions servait à financer le retour des Kadhafi ou à blanchir définitivement le fruit de délits passés ? « Nous avons réalisé toutes les vérifications exigées par la loi, en lien avec les notaires et les banquiers de l’opération », se défend l’un des agents immobiliers chargés de la vente. Reste qu’à ce jour, personne ne sait qui se cache véritablement derrière la maison mère de la Foncière du Triangle d’or, une société luxembourgeoise baptisée Prime Paris Portfolio SA, immatriculée le 5 août 2015, un mois tout juste avant que l’article du Monde ne sorte le discret monsieur Labi de l’anonymat.


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