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Tabarly, le Mermoz de la mer

Sur sa couverture du 20 juin 1998, Le Point titrait sur un portrait du marin disparu : « La mer pour destin ». Huit jours auparavant, l’océan qui lui avait apporté, à maintes et maintes reprises, les lauriers du vainqueur, pour qui il avait éprouvé une passion exclusive et charnelle, avec lequel il avait su ruser, composer et sur lequel il avait parcouru d’innombrables milles à bord de ses « Pen Duick », l’océan, donc, avait montré qu’il restait le plus fort en arrachant Éric Tabarly au pont de son bateau.

Quelques jours avant l’accident, pendant le week-end de Pentecôte, Jacqueline sa femme lui avait organisé à Bénodet une fête mémorable. Il s’agissait de fêter le centième anniversaire du premier des Pen Duick, Gérard Petipas, ami de toujours et animateur de toutes ses entreprises, avait battu le rappel. Sous une grande tente dressée au bord de l’Odet, nous étions tous ou presque là, ceux qui avaient eu la chance, un jour ou l’autre, de participer ou de suivre l’aventure maritime du grand marin. Éric avait chanté des chansons de marins. Il avait même fait un discours. Il jubilait, non seulement parce qu’il avait réuni tous ses amis, mais parce que dans l’Odet proche cinq bateaux comme le sien, dessiné par le crayon du même architecte écossais, William Fife, étaient venus rejoindre son cher Pen Duick.

Un talent d’architecte naval qui se confirmera tout au long de sa vie

Il n’y a pas de hasard. Il n’y a que des destins. Éric a été arraché à ce bateau qui a vu naître sa vocation, celui auquel il a consacré le plus de temps et d’argent, celui qu’il a fait renaître d’une vasière où il avait passé toute la guerre et risquait d’y pourrir. Acheté en 1938 par son père qui lui en fit cadeau en 1952, Pen Duick connut une deuxième vie grâce à l’imagination d’Éric. Plutôt que de restaurer à grands frais la coque en bois, il eut l’idée de demander au chantier Costantini de se servir de la coque comme d’un moule, en posant dessus des couches de polyester. Renaissant de sa vasière le cotre de 12 mètres, aux lignes si pures, après quelques sorties d’essai, allait tirer ses premiers bords, d’abord dans des régates autour de la Bretagne, puis rapidement en Angleterre ou en Irlande. Avec des succès inégaux, certes, mais qui faisaient déjà parler de son capitaine sur les pontons.

Mais c’est à la barre du deuxième Pen Duick qu’Éric Tabarly va commencer à écrire ce qui deviendra une épopée maritime exceptionnelle. Officier de marine sans le sou, il rêvait de s’aligner dans la course transatlantique que les Anglais avaient créée et qu’un Britannique, Francis Chichester, avait gagnée en 1960 : un homme, un bateau, l’océan. Grâce à l’appui d’un ami fortuné, à la bonne volonté du chantier Costantini et à un coup de main de la marine nationale, Tabarly parvient à faire construire à temps pour le départ de mai 1964 un voilier de 13 m 60. Montrant là un talent d’architecte naval qui se confirmera tout au long de sa vie, bien qu’il n’en ait jamais eu le diplôme, Éric avait conçu totalement ce bateau, avec un plan de voile divisé, grand-voile à l’avant, artimon à l’arrière pour aller vite bien que mené par un homme seul.

Un héros du roman français

Le 18 juin 1964, après une traversée de 27 jours, 3 heures et 56 minutes, un ketch noir frappé du numéro 14, le Pen-Duick II, franchit le premier la ligne d’arrivée à Newport, en battant de trois jours Chichester, le précédent vainqueur. C’est, dès cet instant, un succès qui dépasse le simple résultat sportif. D’abord parce que la France populaire va découvrir, à cette occasion, la voile de compétition qui restait jusqu’alors le domaine de quelques privilégiés. Ensuite qu’un Français batte largement les Anglais sur leur terrain de jeu favori n’est pas pour déplaire à un pays où le chauvinisme n’est jamais loin, surtout quand il s’agit des Britanniques. Enfin parce que le public, largement informé par les journaux (en dépit de la discrétion bientôt proverbiale du héros de la fête), vivra dans le détail une aventure qui paraissait tellement extrême à l’époque. C’est d’ailleurs plus l’exploit humain du vainqueur bravant les vents et les tempêtes que la performance sportive qui fera l’engouement dont, dès cette victoire, va bénéficier Tabarly.

VOILE-PEN-DUICK VI © MARCEL MOCHET MARCEL MOCHET / AFP

VOILE-PEN-DUICK VI © MARCEL MOCHET MARCEL MOCHET / AFP

photo prise le 03 juillet 2001 au large de Saint-Malo, du monocoque “Pen-Duick VI” construit en 1973 par le navigateur franais Eric Tabarly. Ce ketch de 22 mètres pour 32 tonnes, conu pour être mené par une douzaine d’hommes d’équipage, gagnera en 1976 avec Eric Tabarly en solitaire, la transat anglaise Plymouth/Newport.

© MARCEL MOCHET MARCEL MOCHET / AFP

Et puis la France est entrée dans sa période des Trente Glorieuses et une prouesse comme celle d’Éric Tabarly, qui plus est capitaine de vaisseau de la Marine nationale, s’inscrit bien dans le roman français que le général de Gaulle a recommencé à écrire après les années terribles de l’Occupation et les humiliations d’une quatrième République impuissante.

Il y a déjà beaucoup de concurrents arrivés ?

Cette histoire épique d’un homme dont la simplicité naturelle et la discrétion suscitent facilement la sympathie, Éric Tabarly va lui donner une touche supplémentaire de légende, douze ans plus tard. Après avoir accumulé quantité de victoires à bord des Pen Duick qu’il a successivement conçus et fait construire, il se lance en 1976 dans un pari fou : s’aligner une nouvelle fois dans la Transat en solitaire des Anglais avec Pen-Duick VI, un bateau conçu pour être manœuvré par quatorze hommes d’équipage. Une traversée au cours de laquelle il va affronter cinq dépressions considérées comme les plus terribles de l’année sur un bateau qui demande des efforts physiques considérables. En panne de radio pendant vingt-quatre jours, on le croit disparu en mer. La Marine envoie des avions Breguet Atlantic à sa recherche. Et puis, alors que nous scrutions l’horizon sans trop d’espoir, au large de Newport, il nous fait un joli pied de nez, en entrant au petit matin, sans avoir été repéré dans la marine américaine. Ses premiers mots : « Il y a déjà beaucoup de concurrents arrivés ? » Il venait de remporter sa deuxième transat en solitaire.

« Je préfère regarder venir la mort dix minutes si je tombe à l’eau plutôt que m’em… toute ma vie avec ces harnachements. » Tous ceux qui ont navigué avec Éric connaissaient son mépris pour les harnais et autres lignes de vie qui permettent aux marins d’éviter de passer par-dessus bord. Mais comme l’a dit un de ses fidèles parmi les fidèles, Olivier de Kersauson : « Même les funambules peuvent glisser sur un trottoir. » C’est dans la nuit du 12 au 13 juin 1998 qu’une corne, un long morceau de bois qui permet de tendre la toile du gréement aurique de Pen-Duick, le percute alors qu’il est en train de réduire les voiles parce que le temps se gâte. Éric Tabarly est mort en mer d’Irlande, un peu comme Mermoz, quelques dizaines d’années plus tôt, avait disparu dans l’Atlantique Sud. L’un comme l’autre a quitté brutalement et en pleine gloire le monde des vivants. Mais leur légende n’est pas près de s’éteindre.


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