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Voyages : histoire d’amour sur le toit du monde

Protégée par les ombrages et la vie paisible du village, l’imposante demeure de Nimmu a retrouvé sa beauté d’antan. Au cœur des montagnes sauvages de l’ancien royaume bouddhiste du Ladakh, dans le nord-ouest de l’Inde, la bâtisse transformée en hôtel affiche le charme convivial d’une belle maison de campagne. Dans le bruissement des arbres fruitiers et le clapotement du ruisseau, Nimmu House est habitée par les voix des voyageurs et les rires qui fusent parfois. Attablé dans la jolie cour pavée attenante à la façade principale, Alex Le Beuan contemple les lieux avec un plaisir inlassable.

À 43 ans, l’entrepreneur breton, vêtu d’une tunique indienne, a réalisé son rêve : il a mené à bien la restauration de cette maison nobiliaire de trois étages et de 1 200 mètres carrés. Après quinze ans passés dans le sous-continent indien, il s’est offert ce caprice, avec le désir entêté de participer à la conservation du patrimoine et à la vie locale d’un petit village de l’Himalaya. Durant cinq ans, Alex Le Beuan a dirigé les travaux et réinventé la vie de cette maison abritée par une oasis de verdure qui épouse le paysage lunaire et grandiose du « petit Tibet ». Sa passion pour l’Himalaya et le Ladakh s’épanouit ici, dans la splendeur revisitée des murs chargés d’histoire.

© V. Dougnac

« Je suis tombé amoureux de cette maison dès que je l’ai vue, se souvient-il. Je suivais à moto la route qui traverse le village de Nimmu et j’ai aperçu les arêtes du toit avec des sculptures sur bois qui dépassaient des feuillages. J’ai été intrigué et je suis allé voir. J’ai découvert un joyau en ruine. J’ai réalisé qu’il allait disparaître si rien n’était fait pour le sauvegarder. Le lendemain, je suis allé voir Jigme, le roi du Ladakh. Il m’a expliqué qu’il ne restait que quatre maisons nobiliaires de ce type au Ladakh. Je me suis dit qu’il fallait absolument trouver un projet pour que cette maison reste dans le patrimoine culturel de la région. »

L’entrepreneur-baroudeur, qui dirige Shanti Travel, une agence de voyages spécialisée en Asie, parvient à convaincre son partenaire, Jérémy Grasset, de rénover la bâtisse pour la convertir en hôtel de charme. La famille Nangso, propriétaire des lieux, lui cède la location gratuite de la demeure pour une période de 20 ans. Les travaux de rénovation s’échelonnent alors en plusieurs phases. « Le plus difficile était de trouver de bons artisans », explique Alex Le Beuan. Par chance, non loin, des ouvriers, qu’il va recruter, sont formés à la restauration des œuvres du monastère de Matho et à la construction de son musée. Un autre projet fou, entrepris par la Française Nelly Rieuf-Bista, spécialiste de la restauration d’œuvres d’art tibétaines, et qui témoigne de la fascination des Français pour la richesse culturelle du Ladakh.

Facile d’accès à… 3 100 mètres d’altitude

« Mais Nimmu House n’est pas si ancienne à proprement parler, poursuit Alex Le Beuan. Sa construction n’a débuté qu’en 1911. Cependant, au Ladakh, plutôt que de faire du neuf, on démantèle les vieilles maisons et on réutilise les matériaux pour reconstruire. La pierre et le bois de Nimmu proviennent ainsi d’une maison beaucoup plus ancienne. » Les travaux ont exigé un véritable savoir-faire et la facture s’élève à 500 000 euros. Alex Le Beuan espère un retour sur investissement et, cet été, les chambres doublées de tentes de luxe installées dans le jardin affichent déjà complet.

La décoration des lieux, menée par une autre Française, Émeline Leveillé-Nizerolle, mêle tradition, confort et élégance. Et dans une région où les routes sont les plus hautes et les plus périlleuses de la planète, Nimmu House est relativement facile d’accès pour les visiteurs, à 40 minutes de la capitale de Leh, au fil d’un ruban d’asphalte qui traverse sagement l’immensité du plateau. À 3 100 mètres d’altitude, ce qui permet de s’acclimater en douceur au Ladakh, le village de Nimmu surplombe la confluence sacrée du fleuve de l’Indus, descendant du Tibet, et celui du Zanskar, venu d’une autre vallée perdue.

Patiemment, Alex Le Beuan a retrouvé l’histoire de sa maison, assemblant les pièces du puzzle au rythme des peintures et des parchemins découverts, des légendes et des histoires entendues. « Au début des années 1900, Zildar Rinchen Namgyal, le cousin du roi, était le collecteur d’impôts de Nimmu et de sept villages alentour, raconte-t-il. La localité était prospère, car elle est amplement irriguée par l’eau des glaciers du fait de sa basse altitude et, la vallée étant large, elle est ensoleillée et fertile. Le collecteur était donc très riche. Un jour, il a décidé de se faire construire la plus belle maison de la région, après celle du roi. Il a appris qu’un religieux du monastère voisin de Likir devait partir étudier à Lhassa. Le collecteur lui a demandé de lui ramener les plans de la plus belle demeure qu’il trouverait à Lhassa. Et c’est ce que le moine a fait. Cette maison est donc une copie d’une autre qui a existé au Tibet jusqu’à la révolution culturelle chinoise. »

De sa fascination pour l’Himalaya, Alex Le Beuan a aussi écrit sa propre histoire d’amour. Son épouse, Tenzin, est une Indienne d’origine tibétaine. Ce jour-là, la jeune femme a rejoint son mari à Nimmu, avec leur petite fille Lhamo, un prénom qui signifie « déesse de la musique » en tibétain. « Alex est passionné par l’Himalaya et le Tibet, commente Tenzin. Il connaît mieux que moi la culture de ces régions. » Et ces régions recluses racontent souvent des histoires humaines de courage et d’aventures. Ainsi, la famille maternelle de Tenzin est originaire des communautés nomades du haut plateau du Changthang, un immense désert froid qui s’épanouit du Ladakh au Tibet. « Grâce à Alex, qui valorise mes origines, je m’ouvre davantage à mon histoire, admet Tenzin. Aujourd’hui, j’aime demander à ma mère de me parler du passé. »

Les rêves d’Himalaya d’Alex Le Beuan ont mûri dès l’enfance. Ses parents, férus d’alpinisme, rapportaient à la maison des photos de leurs expéditions qui émerveillaient le garçon. « Moi aussi, j’irai là-bas ! » se promettait l’enfant. À 11 ans, il découvre un livre qui va changer sa vie : La Baleine blanche, de Jacques Lanzmann. Le jeune héros, qui comme lui s’appelle Alex, part dans une quête initiatrice au Népal. « Je voulais être lui », sourit l’intéressé. Alors, une fois le bac en poche et vaguement inscrit aux Langues O, le jeune homme file au Népal. Durant plusieurs mois, il donne des cours d’anglais aux enfants d’un village près de Pokhara et sillonne à pied les vallées du Népal. De retour en France, il obtient un diplôme de guide de moyenne montagne à Briançon. Il se spécialise dans le tourisme de randonnée pour des tour-opérateurs et enchaîne les voyages en Asie. Et continue à dévorer les livres des écrivains voyageurs, d’Alexandra David-Néel à Ella Maillart.

Une agence de voyages prospère

« Vers 30 ans, je me suis dit qu’il fallait se lancer et créer ma propre société », dit-il comme une évidence. À New Delhi où il s’est installé, il fonde Shanti Travel, une agence qui propose en Asie via son site internet des voyages thématiques et adaptés aux envies des voyageurs. Durant l’été 2005, il décroche ses deux premiers clients. Aujourd’hui, sa société emploie 100 salariés et est présente dans 14 pays, avec un chiffre d’affaires de 9 millions d’euros en 2017. En cours de route, l’entrepreneur a multiplié des projets parallèles, notamment en cofondant une agence qui propose des raids en Royal Enfield, la moto mythique du sous-continent.

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La quarantaine passée et le succès de son entreprise établi, Alex Le Beuan cherche à privilégier ses intérêts. Entre Bali, Delhi et Paris, il ne cache pas qu’il rêverait de s’installer six mois par an au Ladakh. Un désir difficilement compatible avec ses responsabilités et avec les projets de son épouse Tenzin qui, elle, rêve de France… À Nimmu, ouvert seulement durant la saison d’été, il veut développer un tourisme inclusif et respectueux de l’environnement. « Je cherche à participer de façon positive à l’économie locale et à mieux comprendre les traditions, dit-il. Trois familles du village vivent des activités générées par l’hôtel, en qualité de guides, chauffeurs, fournisseurs de produits laitiers et de légumes, etc. J’aimerais à présent travailler au recyclage avec des ONG locales et achever notre autonomie en électricité solaire. »

Sacrée

Les clients, quant à eux, sont sensibles à ces enjeux. « Ils se sentent acteurs du projet en venant ici », souligne Alex Le Beuan. La découverte de la nature et du patrimoine culturel fait le reste. Au plaisir des treks alentour et à la découverte des monastères de Phyang, Likir, Alchi ou Rizong, les visiteurs peuvent participer à des ateliers de cuisine tibétaine ou s’initier à la médecine traditionnelle. Les enfants s’enthousiasment pour les chèvres, les moutons et les dzos (croisement de vache et de yak). « Au Ladakh, les hommes ont appris à vivre avec la nature », explique Lobsang Shamshu, qui, avec son agence partenaire Skywalker Travel basée à Leh, est un ami de la première heure du Français. Ce dernier approuve et désigne les fenêtres très étroites du rez-de-chaussée de la maison : « C’est pour éviter que les loups et les léopards des neiges ne viennent manger les animaux nouveau-nés durant l’hiver, quand ce niveau est converti en étable… »

© V. Dougnac

La nuit tombe sur Nimmu. « Apiley » Tsering Lhadol, la vieille « grand-mère » de la maison voisine, accomplit le rituel de la « kora » bouddhiste en tournant cinq fois autour de la maison, comme chaque soir. Car Nimmu House, qui abrite un temple au dernier étage, reste sacrée aux yeux des villageois. « Quand elle était jeune, Apiley est allée à cheval à Lhassa, au Sikkim et même jusqu’à Darjeeling ! » commente Alex Le Beuan en discutant en tibétain avec Apiley qui, du haut de ses 85 ans, ne voit rien d’original à ses voyages du bout monde. Aux yeux d’Alex Le Beuan, ces aventures restent à jamais magiques, témoignages d’un temps où les frontières ne scindaient pas l’Himalaya et où la nature donnait aux hommes des âmes d’explorateur.


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