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“Je suis fidèle et non-exclusive” : des personnes polyamoureuses racontent comment elles vivent leurs relations plurielles

Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps ? Aller voir ailleurs sans tromper ni remettre en cause sa relation ? Ceux qui expérimentent cet autre modèle, et assurent qu’ils n’en sont que plus heureux, nous expliquent.

“C’est un ami qui m’a parlé du concept. Ça m’a retourné la tête, fait exploser les neurones”. En 2009, Isabelle Broué sort de deux longues relations monogames. “J’ai vécu l’adultère des deux côtés : la culpabilité d’avoir trompé l’autre, et le sentiment de dévastation d’avoir été trompée”, explique-t-elle à franceinfo. C’est après la seconde séparation qu’un ami lui parle du polyamour. “Ça m’a juste paru une évidence, et ça a changé ma vie.” Aujourd’hui, cette presque quinquagénaire est en couple poly avec un homme rencontré il y a sept ans. Et ils sont loin d’être les seuls.

Le terme de “polyamour” est apparu en France à la fin des années 2000. Une traduction de l’anglais polyamory, popularisée par un site internet, polyamour.info, qui le définit comme une “relation sentimentale honnête, franche et assumée avec plusieurs partenaires simultanément.” Pour beaucoup des personnes interrogées, le polyamour est forcément “éthique”, et repose sur une transparence totale : on ne s’autorise d’autres histoires que si son ou ses partenaires sont au courant et donnent leur accord. “Le contrat de base, pour moi, est d’être fiable : je dis ce que je fais, je fais ce que je dis. Je suis fidèle et je suis non-exclusive”, affirme Isabelle. Pour elle, ces deux dernières notions n’ont rien de contradictoire : être fidèle, c’est tenir ses engagements envers son ou sa partenaire, ne pas mentir, ne pas trahir.

Le type de relations qui entrent dans la définition du polyamour est plus large qu’on pourrait le penser : elles peuvent être sexuelles, mais ne le sont pas forcément, ponctuelles ou durables, amoureuses ou non. “Les gens pensent que c’est être amoureux ou amoureuse de plusieurs personnes en même temps, mais pas nécessairement”, résume Isabelle, qui préfère, pour éviter cette confusion, le terme de “polyamorie”. Simplement, des sentiments peuvent se développer, ce qui distingue le polyamour du libertinage, tel qu’il est le plus souvent pratiqué.

Le terme est apparu il y a une dizaine d’années, mais certains ont adopté ce mode de vie depuis bien plus longtemps. “Polyamoureuse, je le suis depuis que je suis née”, explique à franceinfo Gwenaëlle, la quarantaine. Pour autant, elle a vécu pendant 20 ans dans un couple monogame classique. “Il m’est arrivée d’être très attirée par d’autres personnes, mais de ne rien faire parce que mon mari ne se sentait pas prêt à l’accepter. Jusqu’à il y a huit ans, quand “je suis tombée vraiment amoureuse de quelqu’un d’autre”. Pas question de quitter son premier compagnon qu’elle aime toujours autant. “On en a discuté régulièrement, pendant plusieurs mois”, avant qu’il accepte finalement de la laisser vivre cette autre relation, en parallèle. “Ça ne s’est finalement pas concrétisé avec cet homme-là, mais ça m’a donné envie de vivre mes envies”.

Aujourd’hui, Gwenaëlle a connu “différentes relations, à différents degrés d’implication”. Elle a rencontré récemment un nouvel homme avec lequel elle n’est “pas depuis longtemps, mais avec qui c’est un projet de longue durée”. “Je n’arrêterai jamais d’aimer les deux hommes que j’aime maintenant”, assure cette mère de famille, qui s’amuse même de voir que son mari – qui n’a eu que quelques histoires très ponctuelles depuis l’ouverture de leur couple – “est presque devenu un plus fervent défenseur du polyamour que moi”.

Il explique bien aux gens qu’ils n’ont rien à perdre. Mon bonheur à moi est important pour lui, je pense que ça facilite les choses.Gwenaëlle, polyamoureuse, à propos de son marià franceinfo

Chaque nouvelle personne peut apporter des choses différentes. Katouchka*, 41 ans, a par exemple une vision très compartimentée de ses relations, qui tranche avec celle d’autres polyamoureux. Elle voit deux hommes de façon “occasionnelle” et entretient “trois relations stables et régulières”. D’abord, il y a A (c’est elle qui le désigne par ce nom), père d’un de ses enfants, avec lequel elle vit depuis 14 ans : “Nous nous aimons beaucoup”, indique-t-elle, mais “notre relation est principalement celle de deux associés : constituer un patrimoine, élever des enfants selon des valeurs communes,…” . Avec B, en revanche, elle entretient depuis quatre ans “une relation très fusionnelle et passionnelle. On passe le plus de temps possible ensemble. Quand A va chez son autre amoureuse, B vient à la maison.” Enfin, il y a C, qui vit loin de Paris, en qui elle voit avant tout “un confident : des trois, c’est lui qui connaît le mieux mes pensées secrètes, la véritable personnalité qui se cache au fond de moi”.

Ces histoires plurielles demandent une certaine organisation. “L’amour n’est pas une ressource limitée. Le temps l’est”, regrette Matthieu. Papa d’une fille de 3 ans dont il s’occupe à mi-temps, il estime qu’il aurait du mal, à l’heure actuelle, à vivre plusieurs relations simultanées. “Le temps se divise, mais ne se multiplie pas. C’est frustrant”, acquiesce Katouchka. “Et puis, cela ne laisse pas toujours la place à la surprise. Il faut être bien organisé.” “J’ai encore entendu une collègue, la semaine dernière, expliquer que quand on aime quelqu’un, on veut être avec lui tout le temps. Mais du coup, si j’aime deux personnes, comment je peux faire ?”, ironise Eloïse*, 30 ans. Il n’y a pas deux réponses identiques, estime la jeune femme. “Comme dans la vie en général, certains ont l’énergie d’avoir 3 000 rendez-vous, d’autres non. Il m’est arrivé de voir une personne que j’aime profondément une fois tous les deux mois. Ça ne gênait aucun de nous deux.”

L’autre grande difficulté du polyamour semblera évidente à beaucoup de monogames : comment surmonter la jalousie, même quand on est prévenu que la personne aura d’autres relations et n’en cachera rien ? Les polyamoureux ne sont pas imperméables à cette émotion. “Quand on est poly, on est parfois jaloux. On accepte seulement de se confronter aux peurs d’où la jalousie tire son origine”, explique Katouchka. Peur de l’abandon, sentiment de déséquilibre au sein du couple, etc. : pour les polyamoureux, la jalousie n’a rien d’inévitable et découle d’autres peurs, plus concrètes, que l’on peut apaiser. Mais aucun ne nie que cette abnégation est difficile, et demande beaucoup de communication.

Parfois, quand on commence, on est persuadé qu’il ne faut pas qu’on ressente de jalousie, sinon on pense ne pas être légitime à avoir ce genre de relations.Eloïse, polyamoureuseà franceinfo

“J’ai appris à faire la différence entre ressentir de la jalousie, voire l’exprimer, et agir en fonction de cette jalousie, et s’en servir pour légitimer certains actes”, raconte-t-elle.

Ce travail sur elle-même, Eloïse ne l’a pas fait seule. Il y a huit ans, alors qu’elle vivait déjà des histoires non-exclusives, “sans savoir comment faire les choses ni communiquer”, elle découvre le terme de polyamour sur internet, et met un pied, par la même occasion, dans la communauté naissante des polyamoureux français. Elle découvre l’existence d’un “café poly” organisé régulièrement à Paris : “Le suivant était deux mois plus tard. Je me rappelle l’avoir attendu avec beaucoup de hâte”. Elle craignait un peu de tomber “sur un repaire de dragueurs”, mais découvre un groupe de paroles entre personnes “très bienveillantes”, venues échanger sur leurs expériences. “Ça a été une bouffée d’air : pour la première fois, je pouvais parler de ce que je vivais sans craindre de rencontrer l’hostilité de la personne en face”. Pendant des années, elle ne ratera plus un seul de ces rendez-vous, et fait aujourd’hui partie du groupe – assez informel – qui les organise.

A Paris, le café poly est devenu mensuel. Fin août, habitués, nouveaux et curieux se rassemblaient dans une grande salle à l’arrière d’un bar du quartier Ménilmontant. Les participants ne sont pas là pour faire des rencontres – même si les liens se créent facilement autour des tables – mais à la recherche d’informations et de conseils. On croise aussi bien des jeunes femmes convaincues, qui s’interrogent sur les “règles” du polyamour, qu’un vieux monsieur qui voudrait comprendre comment il a pu tomber amoureux d’une deuxième femme. Chacun peut poser des questions ou partager son expérience. Une soif de discussions qui témoigne de l’importance de la communication dans ce modèle affectif, et peut-être aussi de sa complexités. D’autant qu’il existe de nombreuses façons de les vivre : certains ont un couple principal et des rencontres à côté, d’autres des histoires longues avec plusieurs personnes. Il y a aussi des poly qui ont de nombreuses histoires et ne font aucune hiérarchie entre elles, et d’autres qui se définissent comme “anarchistes relationnels” qui, pour simplifier, ne croient pas en la distinction entre amitié, relation sexuelle et relation amoureuse. Des participants pourtant célibataires se définissent même comme poly, car ouverts aux relations plurielles.

Samsara* a trouvé dans ce café poly le réconfort qu’elle était venue chercher. “Une femme m’a assuré que les relations mono-poly [entre un polyamoureux et un monogame] sont possibles”, se réjouit-elle. “Ça me donne beaucoup d’espoir, mais ce n’est pas moi qui dois l’entendre”. En couple depuis deux ans, la jeune femme de 21 ans est retombée amoureuse, et son désir de polyamour se heurte aux réticences de son copain monogame. Elle n’est pas la seule : plusieurs personnes dans le même cas sont venues ce soir-là, certaines avec le compagnon hésitant. “J’aimerais l’inviter au café poly pour qu’il comprenne ce que c’est”, explique Samsara.

Pour lui, c’est comme de la tromperie acceptée par l’autre. Il a peur de la comparaison avec un autre pour lequel je finirais par le quitter. J’aimerais lui montrer que c’est, au contraire, une relation de confiance.Samsara, participante d’un café polyà franceinfo

Dans l’arrière-salle du bar, ce soir d’août, une centaine de personnes partagent leurs confidences, dont beaucoup viennent pour la première fois. “Quand j’ai commencé [il y a huit ans], on était une petite vingtaine”, se remémore Eloïse. Sous l’effet du bouche à oreille et des médias, “la fréquentation a explosé, surtout que ça se répartit entre plusieurs événements” : il y a des mini-cafés, plus intimistes, des pique-niques et autres rencontres, qui s’exportent de plus en plus hors de Paris.

Réalisatrice de profession, Isabelle Broué organise des rencontres poly partout où elle se déplace pour des projections. “Cette révolution copernicienne qui a eu lieu dans ma tête, je ne pouvais pas la garder pour moi”, explique-t-elle. Elle a fait des relations poly le sujet de son dernier film, Lutine, destiné avant tout à ceux qui le connaissent peu ou mal. “En régions, j’ai des salles de 80 personnes qui n’en ont jamais entendu parler. Ils viennent juste parce qu’une asso leur a proposé de venir voir un bon film.”

A la fin, j’ai des gens qui me disent ‘merci, vous mettez un mot sur ce que je ressens depuis que j’ai 20 ans’. Ou alors ‘bon, c’est bizarre votre truc, mais qu’est-ce que je peux lire pour mieux comprendre ?’Isabelle Broué, réalisatrice d’un film sur le polyamourà franceinfo

Une façon de tenter de changer les regards sur un mode de vie encore méconnu, et sur lequel les fantasmes restent nombreux. La plupart des personnes interrogées ont été comprises par leurs proches. Mais “beaucoup de poly vous diront qu’ils hésitent à en parler au travail”, pointe, par exemple, Eloïse. “Une des questions qui arrive le plus vite c’est : ‘Est-ce que tu couches avec toutes les personnes en même temps ?’ C’est important de faire comprendre que ce n’est pas une question qu’on a le droit de poser à quelqu’un.” “Dans l’esprit du grand public, c’est encore beaucoup confondu à tort avec des pratiques sexuelles en groupe”, acquiesce Isabelle Broué. Elle pensait d’abord réaliser un documentaire, mais a “vite compris que beaucoup refuseraient de témoigner” à visage découvert. Pour elle, ces stéréotypes pourraient avoir des effets très concrets : que se passerait-il si, après une séparation, un parent invoquait devant la justice les relations polyamoureuses de son ex pour tenter d’obtenir la garde de ses enfants ?

Elle n’est pas pour autant en lutte contre la monogamie. Même si elle s’agace de “l’hypocrisie de la société au sujet de l’adultère”. Nombreux sont les polyamoureux qui jugent illusoire d’espérer passer sa vie avec une unique personne, quand on compte chaque année un divorce pour deux mariages. “Ca ferait du bien à tout le monde de savoir que cet autre modèle existe et qu’il est acceptable”, estime ainsi Matthieu, “et que chacun en fasse ce qu’il veut”. Si leur mode de vie gagne du terrain, tous ne savent pas s’ils arriveront à le vivre pleinement un jour. “Dans mes rêves, raconte Samsara, j’aimerais avoir peu de relations, mais qu’elles durent longtemps, en profiter jusqu’au dernier instant. Comme dans une relation monogame, mais avec plusieurs partenaires. Je sais que ça sera peut-être impossible, mais si je n’essaie pas, comment pourrais-je savoir que ça ne marche pas ?”

* Les prénoms suivis d’un astérisque sont les pseudonymes choisis par les interlocuteurs.


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