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“Ça m’a permis de prendre du recul” : des stages pour aider les professeurs en burn-out à retrouver le chemin de l’école

Depuis plusieurs années, l’Education nationale et la MGEN proposent aux enseignants en détresse une solution de dernier recours : des stages de terrain pour les réinsérer petit à petit dans la vie professionnelle. 

Conseils de discipline simplifiés, création d’un registre dans chaque établissement pour signaler les incidents… Mercredi 31 octobre, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer a fait parvenir aux recteurs d’académie une feuille de route pour lutter contre les violences à l’école. Ces instructions s’inscrivent dans le cadre d’un plan d’action, qui sera dévoilé mi-décembre par le gouvernement, en réaction à l’agression d’une professeure de Créteil le 18 octobre dernier. Des centaines d’enseignants ont réagi depuis sur les réseaux sociaux, pour témoigner de leurs conditions de travail difficiles. Sous le hashtag #pasdevague, ils dénoncent un quotidien instable, qui peut conduire à des situations de burn-out. Mais comment agir avant que ces profs n’abandonnent définitivement l’enseignement ?

“Ça s’est fait d’un coup, en pleine journée. Comme si j’avais appuyé sur le mauvais bouton, celui qui déclenche l’engrenage et vous envoie directement dans la galère.” Après dix ans d’enseignement, Jean* a rejoint la longue liste de ces professeurs à bout. En 2014, une étude réalisée par l’Ifop pour l’association SOS Education révélait que 54% des enseignants du secondaire avaient affronté “un stress excessif ou continu au travail”, se manifestant notamment par un “épuisement émotionnel ou physique”.

Titulaire sur zone de remplacement (TZR), Jean a écumé plus de vingt établissements en dix ans, passant de “collèges en lycées, de la campagne à la ville, en ZEP ou en structures plus huppées”. En situation de burn-out sévère, obligé de s’arrêter, ce professeur d’histoire-géographie devient “celui qui ‘a craqué'”.

Ce qu’on oublie de nous apprendre, c’est qu’on va devoir devenir un flic, tout le temps. Qu’on va passer le plus clair de notre temps à faire de la discipline. Suivre des élèves qui se fichent totalement de ce qu’on leur raconte, qui sont parfois violents. Qui vous traitent comme si vous ne valiez rien.Jean*, professeur d’histoire-géographie victime de burn-outà franceinfo

Jean n’est pas le seul à avoir connu ce sentiment de désarroi profond. Il y a deux ans, Vanessa, 37 ans, a traversé plusieurs épreuves personnelles difficiles, qui se sont répercutées sur son travail. “J’avais cette angoisse d’aller à l’école, tous les jours, qui me tenaillait le ventre”, explique cette enseignante de maternelle.  

Je me souviens de l’inertie. D’être en classe, et de voir les enfants devant moi s’agiter, faire n’importe quoi. Et j’étais assise sur ma chaise, sans bouger. Je m’en fichais. J’étais à côté de la plaque.Vanessa, institutrice victime de burn-outà franceinfo

Elle demande de l’aide à ses collègues, qui tentent de la soutenir. “Mais elles avaient aussi leur classe à gérer. Elles ne sont pas psychologues.” Dépassée, Vanessa ne contient plus vraiment ses élèves. “Un jour, un enfant de 3 ans m’a craché au visage. C’est affreux à dire, mais j’ai dû contenir mon envie de le gifler.” Au bord du “point de non-retour”, elle décide d’agir.

En quête de solutions, Vanessa discute avec sa chef d’établissement, qui la conseille “du mieux qu’elle peut”, et la renvoie vers l’inspectrice de son académie. La jeune femme prend rendez-vous, mais la réponse de sa supérieure ne l’aide pas. “J’étais maigre, blême, en situation d’immense détresse. Elle m’a toisée, et m’a répondu ‘je ne peux pas faire du cas par cas, j’ai 270 enseignants sous ma responsabilité !’. Je m’en souviendrai toute ma vie.” Jean subit le même traumatisme. “Ma hiérarchie directe voulait clairement protéger l’image de l’établissement : on m’a bien fait sentir que je n’étais pas la priorité.” 

On vous fait comprendre que vous êtes le fou de service.Jean, professeur d’histoire-géographie, victime de burn-outà franceinfo

“La solitude du professeur face à une hiérarchie qui refuse de comprendre, ou qui se trouve tout simplement démunie face au burn-out, ne fait qu’accentuer les choses”, explique Vianney Caulliez, psychologue du travail. Il faut dire que les solutions se résument souvent à consulter les infirmières scolaires, la médecine du travail ou à se mettre en arrêt maladie. “C’est insuffisant, juge Vanessa. Un an et demi après mon burn-out, quand je repense à la non-réaction de mon inspectrice, j’hésite presque à porter plainte pour non-assistance à personne en danger. Il fallait me prendre par la main, m’aider. Ça n’a pas été le cas.” 

Si Vanessa s’en est sortie, c’est parce qu’elle a croisé le chemin d’un médecin de prévention de l’Education nationale. Celui-ci l’a alors orientée vers une initiative mise en place par l’Education nationale et la MGEN : des centres de réadaptation pour les professeurs en situation de grande détresse psychologique ou physique. Ils font partie depuis 2003 des réseaux PAS (Prévention, aide et suivi), présents dans de nombreuses académies.

“Le but est de recevoir ceux que plus personne n’écoute depuis longtemps”, explique Daniel Thoraval, directeur d’un centre de réadaptation d’Ile-de-France. “Plutôt qu’enfermer ces professeurs dans des cliniques privées, on leur propose de rencontrer des psychologues du travail, et de participer à des stages sur le terrain, qui peuvent durer entre six et douze semaines.” Les “stagiaires” sont pris en charge par des tuteurs bénévoles, qui les intègrent dans leur classe pour leur faire redécouvrir l’enseignement. 

“Ils commencent en écoutant au fond de la classe, puis prennent en charge des petits groupes, prennent la parole pendant certaines parties du cours… Cela leur permet de reprendre confiance, petit à petit”, indique Daniel Thoraval. Pour Yamina Bonin, professeure d’anglais et tutrice de quatre enseignants, le but n’est pas de “connaître leur histoire” mais “de les réconcilier avec ce métier magnifique”

“J’ai eu de la chance de tomber sur quelqu’un qui a su m’aiguiller, mais l’information doit mieux circuler”, déplore Vanessa. Seuls les médecins de prévention de l’Education nationale peuvent prescrire ces stages. Or, ils sont trop peu nombreux, admet Eric Chenut, vice-président délégué de la MGEN. “Il y aurait environ 80 médecins de prévention en France”, estime-t-il, alors que “60% des demandes” gérées par les réseaux PAS “concernent directement les risques psycho-sociaux”. Contacté à ce sujet, le ministère de l’Education nationale n’a pas donné suite.

Les résultats des centres de réadaptation semblent toutefois prometteurs. “Sur l’année 2017, 260 personnes ont bénéficié de ce dispositif, estime Eric Chenut. Et en trois ans, 75% de nos stagiaires ont repris un emploi de manière stable.” “On m’a proposé un stage de trois mois, et ça m’a métamorphosée”, témoigne Vanessa, qui explique avoir “enfin reçu l’écoute que j’attendais”. Pendant trois mois, elle suit le stage, aiguillée par une tutrice. “J’ai appris des choses sur la pédagogie, des principes de coopération, de non-violence, de positivité… Ca a été une révélation.” Vanessa trouve enfin les outils nécessaires pour gérer sa classe sans ressentir de stress. 

Ca m’a humainement transformée en tant que personne, mais aussi en tant que professionnelle.Vanessa, institutrice victime de burn-outà franceinfo

Jean, qui a bénéficié d’un accompagnement pendant trois ans, estime, lui, avoir “joué sa carrière” avec ce stage. “Au début, je pensais que je ne pourrais plus jamais enseigner. Puis on m’a proposé un stage dans une classe, avec un tuteur. Ca m’a permis de prendre du recul.” En septembre, le professeur d’histoire a repris les rênes d’une classe entière. “Il y a eu de la fatigue, évidemment. Mais j’aime mon métier.”

Les stages peuvent même aider ceux qui ne parviennent pas à retrouver le chemin de la classe. “Certains enseignants ont été tellement découragés qu’ils ne peuvent plus enseigner. Ils abandonnent. Nous leur faisons donc découvrir d’autres postes administratifs, au sein de l’Education nationale”, explique Daniel Thoraval. Gaëlle*, 44 ans, fait partie de ces professeurs “reconvertis”. Victime d’un syndrome de stress post-traumatique “sévère” causé par une histoire personnelle, cette ancienne enseignante de physique-chimie a choisi de changer de voie. “Professionnellement, je n’arrivais plus à enseigner.” Aiguillée par son médecin de prévention, elle a été prise en charge par le centre de réadaptation d’Aix-Marseille. 

Le centre m’a apporté un soutien, un lieu d’ancrage avec des activités à titre thérapeutique, et la possibilité de trouver un métier qui me convenait.Gaëlle, ex-enseignante de physique chimie, victime de burn-outà franceinfo

Gaëlle est aujourd’hui enseignante référente pour la scolarisation des élèves en situation de handicap, et a repris depuis quelques mois un poste à temps complet après avoir été guidée par Nathalie*, sa tutrice. Celle-ci constate “l’évolution faramineuse” de son “élève” : “Quand je l’ai rencontrée, Gaëlle était souvent dans la retenue. Par exemple, elle parlait tout doucement au téléphone, n’osait pas s’imposer. Maintenant, elle a une voix claire et posée, elle accumule des connaissances, elle doute de moins en moins. Elle n’a plus peur de mal faire.”

Si la tutrice Yamina Bonin tire aussi de cette expérience “une véritable fierté”, elle admet toutefois que le système pourrait être amélioré : ces stages restent marginaux par rapport au nombre de professeurs victimes de burn-out chaque année. “Il faudrait que ces dispositifs soient plus connus. Que les chefs d’établissement et les inspecteurs en parlent davantage, que cette solution saute aux yeux de ceux qui sont dans la détresse.”

*Certains prénoms ont été modifiés


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