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On a lu “Leurs enfants après eux” de Nicolas Mathieu, récompensé par le Goncourt, et c’est un roman magistral

“J’ai passé 18 mois enfermé dans une pièce seul et là je suis tout d’un coup comme un lapin devant les phares d’une voiture”, a commenté Nicolas Mathieu devant une nuée de micros au restaurant Drouant. “Ce prix va changer forcément ma vie. Je pense à mon fils Oscar. Dans ces cas là on revient aux fondamentaux, je pense à ma famille, mes parents, la ville ou je suis né [Epinal, ndlr], aux gens dont je parle dans le livre. Tout ça, ça remonte”, a-t-il déclaré. “Leurs enfants après eux” est le deuxième livre de Nicolas Mathieu, 40 ans.

Nicolas Mathieu dans le grand bain du prix Goncourt

Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt 2018

Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt 2018

© Manon Botticelli

La fureur de vivre d’une jeunesse sans horizon

Ils ont quatorze ans, l’âge des premiers frôlements. Anthony, Steph, Clem, Hacine et les autres vivent à Heillange, cité sidérurgique délaissée, et le lecteur va les suivre pendant quatre étés, de 1992 à 1998. Le temps de voir des romances se nouer, des rêves se briser, et des finales de foot les rassembler, un instant seulement, avant que leurs destins ne divergent. Si le message est désespérant, la langue joyeuse, caustique, claquante, sait alterner formules choc et purs instants suspendus, qui ressuscitent l’adolescence.

La jeunesse dorée s’essaye aux poppers, “des mômes sans rêve” écoutent Nirvana

Car Nicolas Mathieu n’a oublié ni les années 90, où “des mômes sans rêve écoutaient ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana”, ni la gaucherie des garçons de 15 ans, obnubilés par la silhouette longiligne et “les fesses pas croyables” de l’inaccessible beauté locale.

Ses héros lycéens s’essayent tous aux transgresssions, mais les égarés de la jeunesse dorée, eux, seront ramenés au bercail et remis à temps sur de bons rails. Ainsi en va-t-il de la ravissante “Steph” (Stéphanie) dont les parents déduisent, au moindre retard de cinq minutes la “ruine future”. A moins une avant le bac, elle saura cravacher, décrocher la mention, une prépa privée à Paris, et l’école commerciale qui la mettra définitivement à l’abri du besoin, et du désir des hommes du cru.

“Les hommes du fer et leur bon vieux temps” font “chier depuis trop longtemps”

Car Anthony, comme Hacine, comme leurs parents avant eux, ont l’horizon circonscrit à Heillange (Hayange dans la réalité) sur laquelle veille une Vierge payée par les De Wendel, les anciens maîtres de forges. Dans ces années 90, déjà, les hauts fourneaux ne sont plus que les témoins muets d’une épopée industrielle défunte, avec son lot d’hommes jetés au rebut dont on ne sait que faire. Finie, “la fonte à 1800 degrés centigrades dans un déchaînement de chaleur qui occasionnait des morts et des fiertés”. Au rencard, “l’usine” qui “a “sifflé, gémi et brûlé (…) pendant six générations, même la nuit “(…) De ce gagne-pain et de cet enfer passés, il ne reste que des “silhouettes rousses, un mur d’enceinte, une grille fermée par un petit cadenas”.

Dans cette ville condamnée, “les hommes du fer et leur bon vieux temps” font “chier depuis trop longtemps”, se disent les jeunes. L’avenir radieux s’invente au “Luxembourg” tout proche, avec “ses salaires astronomiques” et “ce truc formidable des bagnoles de fonction”. Ou à Paris, comme Steph l’a compris. Dans la vallée de la Fensch (rebaptisée “La Henne”), ceux qui restent jongleront de CDD en boulot précaire, tandis que le FN, en embuscade, désigne comme boucs émissaires les enfants des ouvriers arabes qui ont usé leur existence à l’usine.

“Leurs affaires dispensables et leurs responsabilités cancérigènes”

Avant même le tournant de l’an 2000, une France au bord de la marge a compris que la crise, pour elle, était devenue éternelle : une “position dans l’ordre des choses”. A elle les comptes dans le rouge dès le 15 du mois, la télé à crédit, les vacances idem, et tout ce qui embellissait l’existence d’hier devenu un luxe rare. 

Pourtant, malgré “cette malédiction lente”,  il y a la vie qui coule et se tricote jour après jour. Celle des puissants qui courent “vers le terminus avec leurs affaires dispensables et leurs responsabilités cancérigènes”. Et celles de tous, avec les extases temporaires devant une finale de Coupe du monde, ou la joie d’une foule marchant, “hilare, irréconciliable et côte à côte” vers une fête de 14 juillet au bord d’un lac. C’est avec ce cocktail potentiellement explosif que Nicolas  Mathieu a fabriqué cette fiction lucide, acide et jouissive.  
 

Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu
Actes Sud, 21,80 euros, 434 pages

Extrait 

Steph veillait toujours à ne pas rentrer trop déchirée chez elle. Sa mère avait l’âme douanière et un chronomètre à la place du coeur. Si Steph avait l’oeil injecté et n’était pas rentrée pour 19 heures, il fallait se farcir des litanies sur le respect et l’avenir. Un retard de cinq minutes prenait des dehors prémonitoires. On en déduisait sa ruine future, des grossesses non désirées, des hommes pris de boisson, des carrières en cul-de-sac, pire ! Un cursus de socio s’achevant par un concours administratif.”


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