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« Certains parents n’acceptent pas la loi de l’école et les valeurs de la République »

Ancien instituteur, professeur puis inspecteur, il est l’un des premiers à avoir travaillé sur la violence à l’école dans les années 1990. Aujourd’hui chercheur, Georges Fotinos publie, avec le psychiatre José Mario Horenstein, Le moral des directeurs d’école (*), une enquête financée par la Casden et qui fait suite à celle sur les membres du personnel de direction du secondaire (publiée en 2017). On y lit que près de 40 % des directeurs d’école sont en situation d’épuisement professionnel (burn out) et qu’étonnamment, ce sont les directeurs exerçant en REP + qui ont le meilleur moral. Dans cette enquête menée auprès de 7 404 directeurs d’école maternelle et élémentaire, on apprend aussi que, contrairement à une idée reçue, les chefs d’établissement sont moins confrontés à la violence des élèves (les insultes sont en baisse depuis 2011) mais davantage à celle des parents. Insultes et harcèlement sont en forte augmentation de la part des familles. Dans près de huit cas sur dix, l’auteur d’injures lancées à un directeur d’école est un parent. Explications.

Le Point : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, vous révélez dans votre étude* que les faits de violence commis par des élèves sur les directeurs d’école (maternelle et élémentaire) sont en baisse. En revanche, vous pointez une hausse de la violence provenant des parents.

Georges Fotinos : Entre 2011 et 2018, il y a, il est vrai, une diminution significative des insultes provenant des élèves, mais on constate une forte augmentation des agressions commises par les parents (insultes et harcèlement). Les tensions sont de plus en plus fortes entre parents, enseignants, et représentants de l’école. Le chef d’établissement est celui qui joue le rôle d’intermédiaire entre le parent et le prof. Il cristallise tous les mécontentements. « Je veux voir le directeur ! » entend-on souvent de la bouche de parents d’élèves. Le chef est toujours le responsable de tout dans les professions qui ont un rapport avec le public. Mais dans l’Éducation nationale, ça a pris une proportion inédite ! Ces chiffres montrent malheureusement une hausse significative et constante des violences. Ils proviennent d’enquêtes que nous avons menées (avec le psychiatre José-Mario Horenstein) à des dates différentes en posant les mêmes questions. C’est un sujet tabou sur lequel les chercheurs n’ont pas voulu se pencher et qui ne fait pas plaisir à certaines fédérations de parents d’élèves…

Évolution des faits de violence à l’école par auteur depuis 2011.

© Casden

Comment en est-on arrivé là ?

Certains parents n’acceptent pas la loi de l’école, les valeurs de l’école comme la discipline, l’égalité hommes-femmes… Ce ne sont pas leurs valeurs et du coup, ils jugent les punitions données par l’institution injustes. À cela, s’ajoute le phénomène de l’enfant-roi. Certains parents sont tellement investis qu’ils ont l’impression eux-mêmes d’être punis. Le dialogue n’est pas toujours évident, et ceux qui n’arrivent pas à imposer leurs arguments en arrivent à passer aux actes : insultes, menaces, voire harcèlement envers la direction. Et ce genre d’incidents va se multiplier ! On le voit dans les résultats de nos enquêtes : la courbe monte de façon constante depuis 2011. Il faudrait mettre en place un véritable partenariat « parents-école » pour enrayer le phénomène. Quand j’étais chargé de mission interministériel en charge des relations parents-école auprès de Martine Aubry dans les années 2000, on avait ouvert l’école aux parents pendant les vacances scolaires dans des zones d’éducation prioritaire. En une semaine, les parents les plus virulents envers l’école s’étaient réconciliés avec elle.

La remise en question de l’autorité du chef d’établissement est-elle récente ?

Quand j’étais instituteur, puis professeur, il y avait un respect plus important du chef d’établissement. Il y a encore une vingtaine d’années, les valeurs de l’école étaient les valeurs de la famille, il y avait une cohérence des valeurs relayées d’un côté par l’Église et de l’autre par les politiques. On est passé du collectif à l’individualisme et à une attitude consumériste. C’est arrivé dans les années 1990 avec le gouvernement de Michel Rocard qui a fait de l’usager des services publics un usager-roi. Certains parents, et dans une proportion qui va croissante, sont devenus des consommateurs et peuvent se permettre de dire : « Si je ne suis pas content de votre service, je pars ! »

Comment cette violence se manifeste-t-elle ? Est-ce un phénomène réservé aux banlieues difficiles ?

Dans les REP, les parents font en général une confiance « aveugle » à l’enseignant. Mais quand ils ne sont pas d’accord avec certaines choses, ils n’ont pas forcément les codes pour dialoguer alors la violence peut se déclencher de façon plus brutale. Dans les quartiers bourgeois, les parents vont davantage monter au créneau sur les contenus pédagogiques se sentant légitimes, car diplômés. Certains enseignants des beaux quartiers en bavent aussi, ils ont le sentiment d’être constamment sous surveillance.

Les directeurs d’école ont pointé dans leurs observations une diminution des connaissances des valeurs républicaines. Cela semble vous inquiéter.

Selon les directeurs, beaucoup de parents (49 %**) n’inculquent plus les valeurs de la République à leurs enfants. Si déjà les directeurs d’école perçoivent cela, alors que l’école primaire est la base de notre système, imaginez comment cela se passe après… Derrière tout ça, il y a l’égalité filles-garçons, la fraternité, la question de savoir pour certains si c’est la religion qui prime ou la République… Ces remises en question sont en train de fragiliser l’école.

Violences envers les directeurs en 2018 provenant de tous publics: parents, élèves, profs, intrus.

© Casden

Que pensez-vous de la nomination d’un ancien gendarme comme proviseur adjoint à Stains en Seine-Saint-Denis  ?

Moi, cela ne me gêne pas du tout ! Le recrutement est ouvert à d’autres membres de la fonction publique comme les juges. On a l’impression de découvrir la présence des forces de l’ordre à l’école. La première circulaire instaurant un partenariat entre éducation nationale, police et justice date de 1992, signée par Jack Lang et Jean Glavany. Des policiers-référents présents dans les établissements, ce n’est vraiment pas nouveau. Évidemment, il faut bien choisir le policier pour qu’il ait un profil d’éducateur.

Le moral des directeurs d’école. Qualité de vie au travail, burn out, avenir professionnel, de Georges Fotinos et José Mario Horenstein. (Casden 2018). La Casden est la banque coopérative de la fonction publique.

** « L’état des relations école-parents. Entre défiance, méfiance et bienveillance », de Georges Fotinos (Casden 2014).


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