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TEMOIGNAGES. “Sans cette guerre, je ne serais pas là” : comment la “der des ders” a bouleversé le destin de ces familles françaises

La Grande Guerre est un carrefour, dans l’histoire des vies et des femmes de notre famille. Tout d’abord, il y a Marie, une jeune fille de “bonne famille”. Tendre et douce. Avec la naïveté des jeunes filles d’alors. Sans envie particulière ou simplement l’envie d’être heureuse avec son amoureux, un jeune officier. Mais il est mort pendant le conflit, emportant avec lui l’espoir, l’amour, les rêves et l’avenir d’une jeune fille.

Edmond, lui, est boulanger dans la commune de La Roche-Posay (Vienne). Il est grand, il est beau et il a 20 ans. Il n’a pas choisi son destin. A cette époque de sa vie, il est juste bon pour le service. Il est “nettoyeur de tranchée”… Tout est dit dans ces mots. Il veut tellement fuir cet enfer, qu’il essaie de se blesser. Il se fait arracher toutes les dents, dans le fol espoir d’être retiré des lignes de front, sans succès. Il commence à boire, cela donne du courage, mais cela ne sera pas sans conséquences ensuite, dans sa vie d’homme et de famille. Au final, Edmond a combattu jusqu’au bout, sans une blessure physique. Mais la guerre, il l’a vomie. Il a eu peur. Il a passé quatre ans dans la boue, la vermine, la faim, la merde, les rats, les corps morts, la puanteur…

Revenu dans son village, il a repris sa place de boulanger et a rencontré Marie. Les deux se sont mariés. Sans amour et pour de mauvaises raisons. Pourtant, ils ont une fille.

En livrant le pain, Edmond trompe Marie. Il boit, plus que de raison. Certains matins, ma grand-mère n’a pas besoin de maquillage… Les coups de la nuit déposent du bleu sur ses paupières. Un soir, ivre mort, il est rentré chez lui après une de ses virées mémorables. Marie l’attendait, furieuse. Elle venait d’apprendre qu’il avait fait un enfant à la bonne. La dispute a alors éclaté,  Marie a bien tenté de trouver refuge chez des cousines, mais elles l’ont renvoyée chez elle. Pour lui faire payer son départ, les coups ont plu. Et Edmond a violé Marie. Mais il ne peut y avoir de viol entre mari et femme ? A l’époque, c’est tellement commun.

Hubert, mon père, est né neuf mois plus tard, en 1925. Symbole de la honte, de la violence, il a été confié, quelques heures après sa naissance, à la bonne du curé et ensuite à des tiers. Mais à 11 ans, il est revenu vivre chez ses parents, pour devenir ‘apprenti’ car la boulangerie familiale a besoin de bras. Marie lui confie même la surveillance d’Edmond lors des tournées en campagne. Bonjour le conflit de loyauté. Et pour lui aussi, les coups pleuvent. Il vit dans l’indifférence et le mépris.  

Adulte, mon père a coupé les ponts pendant de longues années. Je n’ai vraiment connu ma grand-mère qu’à l’âge de 11 ans. C’est ensuite une histoire familiale en dents de scie. Nous disparaissions, revenions, avec des coupures, des colères, des déchirements plus ou moins longs. Mon père est mort en 1987, sans avoir fait la paix avec sa famille. La colère ne l’a jamais quitté.

J’ai grandi dans la violence verbale, mon père avait en lui une colère sourde. Il nous a transmis le rejet de sa famille. Mais j’ai mis des années à comprendre pourquoi. Avec ma cousine, nous avons décidé de faire un travail de mémoire. Cela fait dix ans qu’on gratte et ce n’est pas fini. Cela n’est pas facile car des documents et des photos ont été détruits.

Je pourrais encore noircir des pages sur les conséquences de cette violence, qui est entrée dans nos vies pendant plusieurs générations. L’inceste et les viols sont nombreux – à chaque génération – “sur” cette branche familiale, jusqu’à nous. La guerre laisse des traces, pas seulement pour ses conséquences physiques, mais pour toutes ces blessures psychologiques.”

Isabelle Moreau, 57 ans, à Nantes (Loire-Atlantique).


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