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Centenaire de l’armistice de 1918 : Erich Kästner, symbole des derniers soldats de l’empire allemand oubliés de l’histoire

En 2008, le dernier vétéran de l’armée allemande de la Grande Guerre est mort dans l’indifférence générale. Une situation bien éloignée du traitement des poilus en France.

Un cercueil drapé de bleu-blanc-rouge, porté par onze légionnaires du 3e régiment étranger d’infanterie, fait son entrée dans la cour des Invalides, à Paris, le 17 mars 2008. Tous les drapeaux tricolores des administrations publiques sont en berne. La France rend hommage à Lazare Ponticelli, le dernier poilu français de la Première Guerre mondiale, mort quelques jours auparavant. Lors de ces obsèques nationales, le président de la République, Nicolas Sarkozy, prononce un discours en l’honneur des combattants de la guerre de 1914-1918. “Nous ne les oublierons jamais”, clame le chef de l’Etat.

Des légionnaires entourent le cercueil de Lazare Ponticelli, le dernier poilu, aux Invalides, le 17 mars 2008. Des légionnaires entourent le cercueil de Lazare Ponticelli, le dernier poilu, aux Invalides, le 17 mars 2008. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Pourtant, de l’autre côté du Rhin, c’est bien dans l’oubli que sont tombés les derniers vétérans de la Grande Guerre. Ainsi, Erich Kästner, dernier soldat de l’armée impériale allemande, est mort le 1er janvier 2008, près de Cologne, à l’âge de 107 ans, dans l’indifférence générale. Un banal avis d’obsèques a été publié dans la rubrique nécrologie du journal local de Hanovre, le Hannoversche Allgemeine Zeitung, sans faire état de son passé militaire. “Après une longue vie remplie, notre père, beau-père et grand-père bien-aimé s’est éteint”, peut-on simplement lire. La mort du dernier soldat allemand de la Première Guerre mondiale a bien failli passer totalement inaperçue.

Pendant l’été 2007, quelques mois avant sa mort, Erich Kästner, qui réside dans une maison de retraite en périphérie de Cologne, reçoit des demandes d’autographes. Ses enfants ne comprennent pas cette soudaine notoriété. Certes, leur père est l’homonyme d’un célèbre écrivain allemand, connu notamment pour ses livres destinés à la jeunesse. Mais viennent ensuite des historiens amateurs, dont un étudiant américain de l’Iowa, qui l’interrogent sur ses faits d’armes pendant la Première Guerre mondiale. “Nous nous sommes demandé comment ces jeunes gens connaissaient notre père”, explique l’un de ses fils, Peter Kästner, au Spiegel (en allemand), l’un des rares médias à lui avoir consacré un article développé.

Au départ, ses enfants pensent au Livre Guinness des records. Car dans l’édition 2000 du célèbre ouvrage, Erich Kästner et sa femme Martha, morte en 2003 à l’âge de 102 ans après soixante-quinze ans de mariage, sont présentés comme le couple le plus âgé d’Allemagne. Mais en 2007, ce ne sont pas les secrets de vie à deux d’Erich Kästner qui attirent les curieux, mais bien son passé militaire. A cette occasion, les quatre fils et deux filles d’Erich et Martha Kästner découvrent une page consacrée à leur père sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia (en allemand). Erich Kästner y est présenté comme le dernier vétéran allemand de la guerre de 14-18. Le créateur de la page est inconnu mais “possède une adresse IP en Allemagne”, relève Der Spiegel.

Quelques jours après la parution de l’avis d’obsèques dans le Hannoversche Allgemeine Zeitung, la notice Wikipedia est mise à jour. Mais il faudra encore attendre deux semaines avant que les médias allemands ne se saisissent de l’information. Un premier article paraît sur la version anglophone du site de Der Spiegel (en anglais) le 22 janvier 2008. Quelques articles seront ensuite publiés, sans faire grand bruit.

“La mort du dernier vétéran allemand est un non-évènement. Interrogé à l’époque, le ministère allemand de la Défense n’avait rien à déclarer. Il n’y a eu aucune réaction officielle. C’est très révélateur”, souligne Laurent Jalabert, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Lorraine, auteur de La Longue Mémoire de la Grande Guerre (Presses universitaires du Septentrion). La Fédération allemande des associations de soldats, qui représente les vétérans, n’avait pas non plus conservé sa trace, écrit La Croix.

Les éléments connus sur Erich Kästner sont succincts. Né à Leipzig le 10 mars 1900 dans une famille bourgeoise, il devient soldat en juillet 1918 après avoir obtenu l’équivalent du baccalauréat, rapporte Der Spiegel (en anglais). Il sert ensuite quatre mois dans l’armée impériale allemande en Belgique, jusqu’à la fin de la guerre. De cette expérience, Erich Kästner a simplement raconté à ses enfants avoir assisté à une parade militaire en présence de l’empereur Guillaume II, rapporte Der Spiegel. “Le contexte de la Seconde Guerre mondiale a éradiqué la Première Guerre mondiale. Cette dernière est incluse dans ce que les Allemands appellent ‘la catastrophe du XXe siècle’, qui a vu l’avènement du nazisme”, développe Laurent Jalabert.

Aujourd’hui encore, il est difficile d’obtenir davantage d’informations sur Erich Kästner. Les centres d’archives sollicités par franceinfo renvoient seulement à la thèse de droit qu’il a rédigée dans les années 1920, à l’université de Iéna. Le centre d’histoire militaire et de sciences sociales de l’armée n’a pas non plus été en mesure de donner des informations sur son passé militaire. Aucune archive officielle sur les combattants de la Première Guerre mondiale n’existe. Mais que sont devenus ces poilus allemands ?

L’image idéalisée du poilu proche de nous n’a pas d’équivalent en Allemagne. Ce n’est pas ancré dans l’histoire familiale.Bérénice Zunino, maîtresse de conférences en études germaniquesà franceinfo

“La Grande Guerre a fait l’objet d’une instrumentalisation de la figure du combattant par les nazis à travers les héros des tranchées. Ils ont mis en avant ce soldat avec le visage très dur au casque d’acier. Mais cette instrumentalisation a été discréditée après 1945 avec une distanciation de la figure du combattant”, poursuit Bérénice Zunino, spécialiste en civilisation et histoire des pays de langue allemande à l’université de Franche-Comté.

La presse locale s’est néanmoins penchée sur des éléments du parcours d’Erich Kästner. Après la signature de l’armistice, il poursuit des études de droit. En 1923, il décroche un doctorat et devient juge à Dresde, où il s’installe avec sa femme et fonde sa famille, raconte le Hannoversche Allgemeine Zeitung. La Seconde Guerre mondiale vient interrompre sa carrière. Selon Der Spiegel, Erich Kästner sert alors dans le haut commandement de l’armée de l’air allemande.

Après 1945, il déménage avec sa famille à Hanovre où il reprend un poste de juge. Il est décoré de la croix du mérite. Le Hannoversche Allgemeine Zeitung poursuit son portrait en expliquant qu’après avoir pris sa retraite dans les années 1970, il officie comme avocat quelques jours par semaine jusqu’en 1986. Le journal livre aussi le secret de sa longévité : “Trois cents pas par jour, avec un déambulateur”. Mais sur ce qu’il a vécu, vu, retenu de la Première Guerre mondiale, le lecteur n’en saura pas plus. Erich Kästner avait-il même conscience d’être le dernier vétéran allemand ? “Il n’y a pas de décompte macabre des derniers poilus comme en France”, note Bérénice Zunino. Leur souvenir semble s’évaporer avec les années.

La mémoire a besoin d’ancrages. Or en Allemagne, il n’y a pas de monument du soldat inconnu, il n’y a pas de lieux, il n’y a pas d’associations locales qui font comme chez nous un travail de mémoire.Laurent Jalabert, maître de conférences en histoireà franceinfo

D’ailleurs, quelques semaines après le décès d’Erich Kästner, un autre soldat de la Grande Guerre s’est éteint dans l’indifférence. Il s’agit de Franz Künstler, dernier vétéran de l’empire austro-hongrois. Né dans une famille de la minorité allemande de Hongrie, il est mort en Allemagne le 27 mai 2008 à l’âge de 107 ans. Tout comme Erich Kästner, sa mort n’a donné lieu à aucune commémoration. “Cela aurait été déplacé. C’est appliquer une grille de lecture française à l’histoire allemande, analyse Bérénice Zunino. En Allemagne, on parle beaucoup moins des souffrances du quotidien des soldats pour ne pas victimiser la population allemande, car c’est problématique à l’égard du nazisme.”

Malgré cette retenue, les historiens ont noté, à l’occasion du centenaire de la guerre 14-18, un regain d’intérêt pour cette période. Au niveau fédéral, il n’existe pas de centralisation des cérémonies de commémoration. Mais de nombreux évènements ont été organisés à l’échelle des communes ou des Länder. Un site d’archives (en allemand) consacré à la Première Guerre mondiale a également vu le jour.

Il n’en reste pas moins que le 11-Novembre n’est pas commémoré en Allemagne. Ce n’est pas un jour férié. “La date de l’armistice est peu connue de la population allemande. Cela n’évoque pas grand-chose”, affirme Bérénice Zunino. A Cologne, où Erich Kästner s’est éteint, chaque 11 novembre à 11 heures débute un événement particulier : le célèbre carnaval, bien loin de la signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, et bien loin du souvenir des tranchées.


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