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“On ne peut pas détricoter l’histoire” : trois officiers, anciens enseignants dans des écoles militaires, parlent de Pétain

Quelle image a-t-on en 2018, au sein de l’armée française, de Philippe Pétain, “le vainqueur de Verdun”, devenu maréchal puis, plus de vingt ans plus tard, chef du régime de Vichy ? Franceinfo a interrogé trois officiers, anciens enseignants à l’Ecole de guerre ou à Saint-Cyr.

La “boîte à folies” est enclenchée, s’est indigné Emmanuel Macron. Le président de la République a suscité un tollé, mercredi 7 novembre, en jugeant “légitime” que l’armée inclue Philippe Pétain dans un hommage rendu, samedi 10 novembre, aux “huit maréchaux qui ont dirigé les combats” pendant la Grande Guerre. Tout en rappelant que le maréchal Pétain a “conduit à des choix funestes” durant la Seconde Guerre mondiale.

Finalement, l’hommage sera cantonné aux seuls “maréchaux dont l’honneur n’a pas été entaché”, à savoir six militaires. Joseph Gallieni, qui figurait dans la première liste, n’est plus présent. Philippe Pétain, “qui a été frappé d’indignité nationale pour avoir collaboré avec la barbarie nazie de façon odieuse et criminelle”, précise le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a lui aussi disparu de la liste.  

Mais au fait, comment l’armée de 2018 parle-t-elle de Pétain, ce général victorieux de 14-18, élevé à la dignité de maréchal après la guerre, qui deviendra chef de l’Etat français sous Vichy et l’incarnation même de la collaboration zélée avec les nazis ? Quelle image l’armée transmet-elle de lui ? Franceinfo a interrogé trois officiers qui ont enseigné à l’Ecole de guerre (rebaptisée collège interarmées de Défense) ou à Saint-Cyr, là où sont formés les officiers de l’armée française.

Premier constat, celui de Michel Goya, colonel à la retraite et ancien enseignant à l’Ecole de guerre : “Les écoles militaires étudient assez peu la Première Guerre mondiale. Elles se penchent sur des choses plus contemporaines”Pour autant, la Grande Guerre n’est pas totalement rayée du programme, pas plus que le général Pétain. 

“On ne cache rien de la réalité et on ne cache pas son rôle dans la déportation des juifs. On ne nie pas son ‘rôle funeste’, dit ainsi l’ancien chef du département Histoire et géographie à l’école militaire de Saint-Cyr, Mickaël Bourlet, ex-officier d’active. Mais l’essentiel de l’enseignement de l’école porte sur le fait militaire : “Or le Pétain d’après la Première Guerre mondiale est un Pétain politique, plus du tout militaire”, constate le général Vincent Desportes, ancien commandant de l’Ecole de guerre de 2008 à 2010. Dans les enseignements purement militaires, on se cantonne donc à étudier l’officier de la guerre de 1914-1918.

Sur la bataille de Verdun, l’action de Pétain est revue à la baisse par les spécialistes de la Première Guerre mondiale : “Son rôle a été marginal”, estime Mickaël Bourlet. “Il n’a commandé cette bataille que de février à avril 1916”, surenchérit Michel Goya, qui vient de publier Les vainqueurs. Comment la France a gagné la Grande Guerre (éd. Tallandier).

En revanche, le futur maréchal joue un rôle décisif, affirment nos interlocuteurs, dans le redressement du moral des troupes en 1917. Dans le contexte des mutineries, Philippe Pétain arrive auréolé d’une forte “popularité dans l’armée française”, explique Michel Goya : “Il avait la réputation d’être très économe de ses hommes, très prudent. Quand il prend le commandement, il arrête les opérations, il réorganise les conditions de vie, de logement, il remonte le moral de cette armée.” Vincent Desportes est plus lyrique : “Il a restauré l’armée française, il a restauré l’espoir en plaçant au centre les problèmes des hommes”.

En 1917, le général Pétain bénéficie aussi, remarque Michel Goya,“d’une industrie qui tourne à plein rendement et qui innove beaucoup. Après la période la plus noire, qui va d’août 1914 à septembre 1915, et qui va engendrer la moitié des pertes françaises, l’armée se transforme complètement. Les chefs changent. A partir de 1916, l’armée devient véritablement moderne et industrielle et ça s’accélère sur la fin. Philippe Pétain sait gérer tout ça, il conduit parfaitement ses évolutions.”

Dernier apport purement militaire, poursuit cet historien, “en matière de stratégie, Pétain change la doctrine.Chercher à percer le front allemand s’avère très difficile, on n’y arrive pas. Il renonce à l’idée de la percée ou de la bataille décisive, préférant multiplier les attaques avec des unités mobiles. Il va donc organiser la mise en place d’une armée moderne, avec des chars, des avions.” “Il comprend que la guerre ne peut plus se faire en perdant des hommes de façon massive”, résume Mickaël Bourlet.

“Pétain a sauvé Paris pendant la Première Guerre mondiale [en enrayant l’avancée allemande], s’enflamme même le général Desportes. “On ne peut pas passer ça par pertes et profits. On ne peut pas détricoter l’histoire, sinon on va faire comme Staline, on va faire disparaître les photos”, poursuit ce militaire qui dénonce “une polémique politicienne” autour des propos d’Emmanuel Macron.

Néanmoins, concluent-ils tous, il n’y a pas la moindre tentation, au sein de l’armée, de commémorer le maréchal Pétain. Déjà parce qu'”au sein de l’armée, il n’y a pas de commémoration particulière de la Grande Guerre”, selon Michel Goya. Ensuite parce que “malgré tout ce qu’on peut dire sur ses qualités pendant la Première Guerre mondiale, ça reste quelqu’un qui a été condamné à mort pour haute trahison et frappé d’indignité nationale, donc il est inconcevable de lui rendre hommage”. 


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