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Onze BD sur la guerre 14-18 à (re)découvrir à l’occasion du centenaire du 11-Novembre

Il existe des livres qui répertorient tous les albums de BD consacrés à la Première Guerre mondiale. Plus modestement ici, nous vous proposons une brève sélection d’albums originaux sur la Grande Guerre. Exercice subjectif s’il en est. Que les fans de Jacques Tardi nous pardonnent, nous nous sommes concentrés sur des albums récents.

Si vous cherchez une grande fresque historique, “14-18” d’Eric Corbeyran et Etienne Le Roux

Dix tomes. Il n’en fallait pas moins pour conter le destin de huit amis enrôlé sur le front comme des millions d’autres jeunes à l’été 1914. Arsène la grande gueule, Maurice l’artiste, Pierre le bricoleur, Armand le fils de bonne famille… autant de trognes auxquelles on s’attache à chaque épisode, qui reprend un moment fort du conflit (l’offensive du Chemin des Dames, la bataille de Verdun). Les auteurs ne s’intéressent pas qu’aux tranchées et s’attardent longuement sur les compagnes des soldats, laissées pour compte à l’arrière, obligées de trouver du travail à une époque où ça ne se faisait guère. Petit à petit, un fossé se crée entre ces deux mondes, joliment traduit par les lettres échangées entre le front et l’arrière.

Sans vous en rendre compte, vous apprendrez une foule de détails sur cette époque, de la stratégie militaire du général Nivelle qui envoie les obus 100 mètres devant les soldats qui doivent avancer de 100 mètres toutes les 3 minutes (!) à l’évolution des premiers tanks, lourds et patauds en 1916, bien plus maniables en 1918, en passant par l’usage de la cocaïne chez les aviateurs.

14-18 d’Eric Corbeyran et Etienne Le Roux, dix tomes parus aux éd. Delcourt, environ 56 p. et 15 euros pièce. Il existe également des coffrets reprenant cinq volumes à chaque fois, 73 euros environ.

Si vous aimez la petite histoire derrière la grande, “Facteur pour femmes” de Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice

Eté 1914. Tous les hommes habitant la petite île bretonne où se déroule le récit sont appelés au front. Tous sauf Maël, jeune gaillard pas si vaillant avec son pied bot. Et en plus, on dit qu’il n’est pas bien futé. Comme il ne peut pas faire grand chose, il remplacera le facteur, et cavalera à vélo sur les sentiers de ce bout de terre entouré d’eau. Et petit à petit, Maël ne va pas faire que distribuer des lettres, mais se lier à ces femmes isolées, qui vivent dans l’attente d’un bout de papier signé de leur mari. Une BD intimiste, touchante, sur l’histoire “d’un soldat inconnu de l’amour” qui sera l’un des rares à déchanter en 1918. A moins que…

Facteur pour femmes de Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice, coll. Grand Angle aux éd. Bamboo, 112 pages, 19 euros environ.

Si votre truc, ce sont les grands espaces, “Faucheurs de vent”, de Thierry Lamy et Cédric Fernandez

Si le gros de la Première Guerre s’est joué sur le plancher des vaches – et même quelques mètres en dessous, dans les tranchées -, le conflit est aussi le théâtre de la première guerre aérienne. C’est le cadre qu’ont choisi les auteurs pour s’intéresser à l’escadrille des Faucheurs basée en Picardie. Son leader incontesté, Alexandre Marais, un héros de guerre qui dissimule son visage meurtri de blessures sous un énigmatique masque de cuir. C’est à lui que doit échoir la mission d’abattre l’as des as allemand, Nikolaus Stipetic. Jusqu’à ce que débarque Louis Laffite, jeune, orgueilleux, plutôt du genre à la ramener qu’à écouter les conseils de son glorieux aîné.

Ajoutez une femme entre ces deux hommes, et voilà qu’un nouveau front s’ouvre en plein milieu de la Grande Guerre. De l’aventure, des scènes de combat aérien à couper le souffle et deux beaux cliffhangers à la fin des deux premiers tomes qui laissent espérer un final en apothéose l’année prochaine pour le tome 3.

Faucheurs de vent par Thierry Lamy et Cédric Fernandez, 2 tomes (sur 3 prévus), éd. Glénat, 14 euros environ.

Si vous préférez les rois de l’évasion aux fiers-à-bras des tranchées, “Mauvais genre”, de Chloé Cruchaudet

Paul et Louise s’aiment. Mais en 1914, l’éclatement du premier conflit mondial va se mettre en travers de leur amour. Pour Paul, il est hors de question d’enfiler l’uniforme. Avec l’aide de Louise, il met au point le stratagème ultime : se travestir en femme et se faire appeler Suzanne. Sur le coup, ça paraît être une bonne idée. Mais pendant quatre ans ?

Inspiré d’un vrai fait divers qui avait fait scandale lors des Années folles, Chloé Cruchaudet brosse en creux le portrait d’un couple qui s’aime autant qu’il se hait, solidaire mais divisé quant à la conduite à tenir dans cette époque périlleuse. Le trait de la dessinatrice et le contour vaporeux de ses cases nous ramène presque à cet ère balbutiante de la photographie et immerge son lecteur dans cette époque. L’album, sorti en 2014, avait reçu une flopée de prix, dont celui du public à Angoulême.

Mauvais genre de Chloé Cruchaudet, coll. Mirages aux éd. Delcourt, 158 p., 19 euros environ.

Si vous avez des doutes sur le fait que la technologie sauvera l’homme, “Les Sentinelles” de Xavier Dorison et Alberto Breccia

Plus que tout autre conflit, la Première Guerre mondiale a constitué un laboratoire grandeur nature pour tous les savants fous passés maîtres dans l’art de la tuerie de masse. Gaz, tank, aviation, guerre sous-marine sont là pour le rappeler. Les auteurs imaginent la création d’un surhomme mis au point par l’armée française, après des expérimentations secrètes au Maroc en 1911. Le lieutenant Féraud, à qui ont été greffés des membres d’acier, s’appelle désormais Taillefer, et représente le soldat qu’espère un état-major guère économe de ses troupes : il ne connaît pas (trop) la douleur, n’a ni femme ni enfants qui l’attendent à la maison car il a été donné pour mort, et obéit aux ordres sans se poser de questions. Un robot, ou presque. Pas étonnant, vu que Xavier Dorison a recyclé en 1917 une trame qu’il avait eue pour une histoire d’Iron Man qui n’a jamais vu le jour. Mais Taillefer est un super-héros bien plus dans la nuance que son homologue en conserve d’outre-Atlantique. A commencer par le fait que c’est un pacifiste convaincu…

Les Sentinelles de Xavier Dorison et Enrique Breccia, éd. Delcourt, disponible en intégrale, 272 p., 30 euros environ.

Si vous avez gardé votre âme d’enfant, “La Guerre des Lulus” de Régis Hautière et Hardoc

Ils s’appellent Lucien, Luigi, Ludwig et Lucas. Quatre mômes qui découvrent au retour d’un passage par l’école buissonnière que leur orphelinat picard a entièrement été évacué à l’approche de l’armée allemande. C’est trop tard pour rejoindre camarades et professeurs, partis à la grande ville. Alors s’organise un campement de fortune dans la cabane qu’il sont construit en forêt, en glanant des victuailles ici et là. Voilà le point de départ de cette excellente série tous publics (à une autre époque, on aurait dit “de 7 à 77 ans”) qui va mener les “Lulus” jusqu’à Berlin, entre deux démêlés avec l’occupant, à la rencontre d’une autre orpheline, baptisée Luce.

Si la Première Guerre mondiale constitue la trame de fond du récit, le duo Hautière-Hardoc évite soigneusement toute scène de carnage et se concentre sur la débrouille ordinaire des margoulins de l’arrière. Humour, aventure, nobles sentiments et répliques bien senties sont les ingrédients de cette série qui, forte de son succès, se prolonge désormais dans deux directions : le récit des aventures des Lulus à Berlin en 1917 dans le spin-off La Perspective Luigi (cet épisode n’est qu’effleuré dans la série mère). Et prochainement, le devenir des Lulus après-guerre, une fois devenus adultes.

La Guerre des Lulus de Régis Hautière et Hardoc, éd. Casterman, 6 tomes au total, 14 euros environ pièce.

Si vous voulez sortir des sentiers (et des tranchées) battus, “Notre mère la guerre”, par Kris et Maël

Trois femmes. Trois cadavres. Trois victimes, non pas de la guerre, mais d’un poilu, non loin du front, dans ce qu’on appelle déjà en 1915 la Champagne pouilleuse. Auprès de chaque corps, une lettre, de la main du meurtrier, cachetée à la boue des tranchées. Impensable. On a pourtant exécuté le coupable, le soldat Albert Chouffard, qui avait eu le malheur de s’enguirlander avec la première jeune femme, la juvénile Joséphine Tallandier, dans un café, au vu et au su de tous. Le lieutenant de gendarmerie Roland Vialatte est chargé de l’affaire. Il va mener l’enquête dans les rangs de l’armée française, mais aussi dans les tréfonds de l’âme humaine.

Une plongée haletante loin des clichés sur le patriotisme et la vertu, au front comme à l’arrière, où nous mènent de main de maître Kris, référence de la BD historique, et Maël, dont les dessins à l’aquarelle pastels rendent un peu plus supportables cette plongée dans l’indicible.

Notre mère la guerre par Kris et Maël, 4 tomes, éd. Futuropolis, 16 euros environ pièce. Notez que des personnages de la saga poursuivent leurs aventures de l’autre côté de l’Atlantique dans Notre Amérique, série tout aussi recommandable, avec deux tomes parus chez le même éditeur.

Si vous voulez frissonner pendant 120 pages, “Un long destin de sang” par Laurent-Frédéric Bollée et Fabien Bédouel

Officiellement, le 418e régiment d’infanterie de l’armée française est mort gazé au chlore dans sa tranchée. Personne ne remet en cause cette affirmation jusqu’à ce que la pellicule du Kodak d’un poilu tombe entre les mains d’un journaliste – un peu bizarrement, cela a son importance dans l’histoire. Développés, les clichés montrent des soldats éventrés, massacrés, pas vraiment l’effet du gaz. Le reporter pousse son enquête jusqu’à aller confronter le général qui commandait cette unité à ces clichés.

Voilà le point de départ d’une histoire chorale, où huit personnages (une marraine de guerre, un imprimeur pacifiste, un soldat en permission…) vont cohabiter dans un Paris sous les bombes allemandes, expédiées par un canon distant de 100 kilomètres. Un thriller nerveux, où les scènes s’enchaînent rapidement, pour mieux faire éclater l’incroyable vérité à la fin de l’histoire.

Un long destin de sang par Laurent-Frédéric Bollée et Fabien Bédouel, intégrale de 128 p., éd. Glénat, environ 25 euros.

Si vous voulez en prendre plein la vue, “Black Dog”, de Dave McKean

Attention, OVNI. Le dessinateur britannique Dave McKean est l’un des auteurs les plus singuliers dans l’univers des comics. On lui doit les couvertures cryptiques de la mythique série Sandman, mais aussi des œuvres complètes tout aussi singulières comme Signal Bruit ou Cages. Ici, c’est du peintre surréaliste Paul Nash dont il est question. Lui aussi est envoyé sur le front dans les rangs britanniques, et pour s’en libérer, il la peint. Comment représenter ce conflit, donc l’horreur, donc ce qui n’est pas montrable.

L’auteur lui consacre une biographie fantasmée en se plongeant dans les cauchemars du peintre revenu de la guerre. Y rôde un mystérieux chien noir, dont la couleur tranche avec le gris du ciel et le marron de la boue, au sol. Dave McKean offre un livre grand format qui rend justice à cet exercice de style, à la frontière du livre d’art. Une expérience graphique à part entière.

Black Dog par Dave McKean, éd. Glénat, 25 euros environ. A noter que l’auteur a participé à un récent ouvrage collectif, Traces de la grande guerre, sur le même sujet.

Si vous voulez fuir la guerre (ou au moins tenter), “Le chant du cygne”, de Xavier Dorison, Emmanuel Herzet et Cédric Babouche

Cette fois, c’est trop. Le lieutenant Katz et ses hommes ne sont pas des lâches, mais en ce printemps 1917, ils en ont ras le casque des offensives suicidaires du général Nivelle au Chemin des dames. Quand une pétition signée par de nombreux soldats pour dénoncer l’incurie de la hiérarchie tombe entre leurs mains, ils décident de l’apporter en personne au président Clemenceau. L’initiative cause des remous dans l’armée, qui lâche le redoutable commandant Morvan à leurs trousses pour faire taire cette révolte.

Une histoire que les auteurs auraient pu mettre en scène de façon tire-larmes, mais heureusement dédramatisée par le trait rond et manga de Cédric Babouche, auteur venu de l’animation et par un traitement qui tient plus du road-movie que du documentaire déclamé d’une voix un rien pompeuse par un commentateur se prenant pour Frédéric Mitterrand. Vous avez dit fiction ? Si l’épopée du lieutenant Katz provient de l’imagination des scénaristes, des pétitions ont bien été signées par des soldats, et des compagnies ont bien tenté de marcher sur Paris pour dénoncer l’absurdité du conflit.

Le Chant du cygne par Xavier Dorison, Emmanuel Herzet et Cédric Babouche, éd. Le Lombard, deux tomes, 15 euros environ. Une intégrale est disponible moyennant 23 euros.

Si vous voulez finir sur une note d’humour et d’absurde, “Le Roi cassé” de Nicolas Dumontheuil

Il a fini par se planquer. Simon Virjusse, quatre ans à traîner ses godasses dans la boue des tranchées, n’en peut plus. Il sait la fin de la guerre imminente, et ne veut pas être le dernier à mourir. Alors il a pris la poudre d’escampette, et s’est réfugié dans une maison en ruine. Là, on ne peut pas le trouver. Qui va le chercher d’ailleurs ? Les Allemands, qui en ont leur claque aussi ? Oh, du bruit ! Oh, deux silhouettes là-bas ! On dirait des soldats. Ce sont des soldats. Vite, j’épaule mon fusil, je les dégomme, et on n’en parle plus. Pan ! Un de moins. Et le deuxième, où il est passé le deuxième ? Je fais une sortie. Hors de question de me laisser allumer dans ce trou. Clic. C’est quoi ce clic ? Oh merde… une mine.

Virjusse se réveille à une table de bar. En face de lui, son voisin Lespinasse. Enfin, son enveloppe corporelle. Car c’est la Mort, la Faucheuse, qui s’adresse à lui. Avec une proposition peu commune : revenir sur Terre neuf mois plus tôt pour proposer un accord de paix aux belligérants et ralentir le rythme des cadavres qui mettent la Mort sous l’eau… Vous l’aurez compris, Nicolas Dumontheuil balaye toute vraisemblance et toute réalité historique pour nous offrir une fable absurde, exercice devenu sa marque de fabrique.

Le Roi cassé par Nicolas Dumontheuil, éd. Casterman, 94 p., 18 euros environ.


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