Publicités

Elle est “cassée à tout jamais” : au procès de sa mère, “l’invisible” Séréna est au cœur des débats

Depuis lundi, la cour dresse un portrait en creux de l’enfant, aujourd’hui âgée de 7 ans et dont l’état n’est pas compatible avec une présentation devant les jurés. 

Elle est assise sur son pot, la main posée sur son assistante familiale, le regard fixé sur un arrosoir. Ce jour-là, Séréna a “mal au ventre”. Il faut imaginer cette petite fille de 7 ans aux boucles brunes, vêtue d’une robe rose. Il faut l’imaginer courir, manger sa compote. La cour d’assises de la Corrèze ne la rencontrera pas. Les jurés, qui vont devoir juger sa mère qui l’a dissimulée pendant deux ans dans une pièce au sous-sol de sa maison et dans le coffre de sa voiture, devront se contenter de ces images projetées au deuxième jour du procès à Tulle. “L’amener ici, c’était la détruire un peu plus”, a expliqué l’avocate du conseil départemental, Isabelle Faure-Roche. Alors avec sa consœur, elles ont réalisé une vidéo, visionnée en publicité restreinte (sans la presse et le public). 

Pour pouvoir tourner ce petit film de quelques minutes, l’avocate Marie-Pierre Peis-Hitier est “restée toute une après-midi” afin d’apprivoiser l’enfant. “J’ai essayé de me fondre dans son décor, je suis allée chez elle, dans son environnement sécurisé, en présence de son assistante familiale.” Malgré ces précautions, cette visite a provoqué de l’angoisse chez la fillette, atteinte d’autisme. Une peur de l’autre qui se manifeste par des “têtements de langue” de plus en plus bruyants. 

Comme l’a expliqué un pédiatre à la barre, il s’agit d’un “mécanisme de défense. Elle se sent agressée par l’environnement, ça fait partie du spectre autistique, ces babillages bizarres de la bouche.” Le soir même, “impossible de la faire dormir, impossible de retrouver les rituels, le câlin”, rapporte Isabelle Faure-Roche. “Nous sommes très peu nombreux à l’avoir vue dans cette cour”, relève l’avocate. Cette fillette “invisible” depuis le début de son existence est pourtant au cœur de ce procès, comme l’avocate l’a plaidé jeudi 15 novembre. 

Le cœur aujourd’hui, c’est Séréna, la victime, c’est Séréna, celle pour laquelle nous sommes là aujourd’hui.Isabelle Faure-Roche, avocate du conseil départemental de Corrèzedevant la cour d’assises

Faute de la voir, la cour en a parlé. Le dernier témoin à l’avoir rencontrée est une psychologue clinicienne. Elle a témoigné à la barre mercredi, juste après l’avoir vue. Séréna fait des progrès, elle est propre, fait du vélo, du coloriage, de la pâtisserie, “des vocalises, chantonne”. Mais elle parle peu. Soixante mots tout au plus, que l’experte ne l’a pas entendue prononcer. Pour l’essentiel, ce sont des “borborygmes et des raclements de gorge”.

Dans un langage d’expert, elle pose son diagnostic : l’enfant “présente un trouble envahissant du comportement, consécutif à une privation sensorielle et émotionnelle”. Séréna ne supporte pas d’être enfermée et fait parfois des crises. “Elle hurle pendant une demi-heure, elle jette tous les objets qui lui passent par la main”, a précisé Marie-Pierre Peis-Hitier dans sa plaidoirie, jeudi.

Avant de pouvoir se rendre à l’institut médico-éducatif (IME), quelques jours par semaine, Séréna doit rester “dix minutes” dans les bras de sa mère d’accueil. Impossible de monter dans une voiture si celle-ci ne s’y trouve pas. “Rentrer dans une voiture pour cette petite fille, c’est une épreuve au quotidien”, reprend Isabelle Faure-Roche. Quand il a fallu partir à Paris pour rencontrer deux experts, ceux-ci “ont vu arriver une écorchée vive”.

Pendant les deux premières années de sa vie, Séréna a passé une grande partie de son temps cachée dans le coffre de la Peugeot 307 break de sa mère. Les photos de ce “lieu de vie” confiné, tel que l’a défini un enquêteur à la barre, ont été projetées à la cour jeudi. A l’intérieur, une nacelle crasseuse, tachée d’urine et d’excréments. Elle a été présentée jeudi matin avec d’autres scellés, dont des petits jouets en plastique. Rosa-Maria Da Cruz roulait avec sa fille à l’intérieur, ballottée par les secousses. Seule une mince arrivée d’air aménagée au niveau de la plage arrière laissait passer la lumière. “Séréna, elle a eu chaud, Séréna, elle a eu froid, Séréna, elle a eu faim, Séréna, elle a eu peur”, a plaidé Marie-Pierre Peis-Hitier

Une voisine de l’accusée s’est émue, à la barre, de ne jamais avoir remarqué la présence d’un bébé dans cette voiture. “Je suis passée à côté plein de fois”, culpabilise cette nourrice à la retraite. “Séréna ne faisait pas de bruit, Séréna ne pleurait pas”, a déclaré sa mère. Les klaxons de la fromagère à proximité ont “dû lui faire peur, cette petite mère”, sanglote le témoin. La fillette a également passé du temps dans une pièce en travaux au sous-sol du pavillon familial à Brignac-la-Plaine (Corrèze). La cour a projeté les photos des matelas sur lesquels elle était posée, calée par des coussins pour ne pas tomber. 

Rosa-Maria Da Cruz a soutenu lors de son interrogatoire, mercredi, qu’elle lui “calait un biberon” dès les premiers jours et qu’elle repartait. Si cette version semble peu crédible, au moins durant les premières semaines de vie de l’enfant, les médecins ont été effarés de constater que Séréna attrapait son biberon “avec ses deux pieds”.  

J’ai pris les photos tellement je n’avais jamais vu ça : lorsqu’on mettait le biberon sur elle, elle le prenait à hauteur des pieds avec un mouvement réflexe rapide et le portait à ses mains ou à la bouche.Un médecin urgentiste à la retraitedevant la cour d’assises

“Elle est comme l’enfant sauvage qui fut trouvé au fin fond des forêts”, a comparé une spécialiste de la psychopathologie de l’enfant, entendue en visio-conférence. Le pédiatre qui l’a examinée les premières semaines après sa découverte a préféré parler d’une forme très rare d’“autisme carentiel”, que l’on pouvait observer dans les orphelinats roumains dans les années 1990. Pour Isabelle Faure-Roche, Séréna est avant tout une “survivante”. “Elle a une force de vie qui m’a beaucoup impressionnée”, confirme une autre spécialiste de l’enfance à la barre. Malgré tout, un confrère se souvient encore du “malaise ressenti” en regardant “les traits du visage de Séréna. On se trouve devant un espèce de mur, sans réaction, sans rien”. Sur les photos de l’enfant prises à l’hôpital après sa découverte, son regard dans le vide contraste avec la jolie petite fille qu’elle est.

La seule personne avec laquelle elle est parvenue à créer un lien est son assistante familiale. “Aujourd’hui, Séréna n’existe que grâce à cette relation”, martèle l’avocate du conseil départemental. Cette mère d’accueil prend rarement des vacances, pour ne pas déstabiliser l’enfant. Cachée pendant deux ans, Séréna est d’une certaine manière encore mise à l’abri des regards aujourd’hui car son lieu de vie est tenu secret, pour la protéger. Rosa-Maria Da Cruz, qui a exprimé pendant le procès, le désir de revoir sa fille, a interdiction d’entrer en contact avec elle. Sur ce point, les professionnels sont unanimes : revoir sa mère pourrait “réactiver le traumatisme”

A ce jour, aucun membre de sa famille biologique élargie n’a cherché à la rencontrer. Les tantes et nièces qui ont défilé à la barre ont minimisé son handicap et préféré parler des trois autres enfants de l’accusée. “On a l’impression que c’est occulté dans la famille, j’allais dire dans le clan”, a souligné le président.

La seule qui soit brisée, cassée à tout jamais, c’est Séréna.Isabelle Faure-Roche, avocate du conseil départementaldevant la cour d’assises

L’inquiétude porte sur l’avenir de la fillette. “Il faut bien garder dans votre tête que demain, à ses 18 ans, elle sera toujours handicapée mais plus prise en charge par l’aide sociale à l’enfance”, a rappelé aux jurés Isabelle Faure-Roche. “Elle devient quoi, Séréna ? Elle vit avec son enfer. Ce qui lui reste, c’est quoi, c’est de marcher, de sentir le soleil ? Mais pas de bruit, pas de gens, pas de mouvement.” L’avocate cite ce vers de Verlaine : “Elle est un frisson d’eau sur la mousse.” Les jurés vont devoir décider, vendredi, si Séréna est victime du déni de grossesse de sa mère ou de violences volontaires. Rosa-Maria Da Cruz risque vingt ans de prison. 


Continuer à lire sur le site France Info

Publicités
Publicités
%d blogueurs aiment cette page :