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La minute antique #36 : Socrate et les Gilets jaunes

Certes, il y a les pavés qu’on descelle sur la plus belle avenue du monde et qu’on ne respecte tellement plus qu’on voudrait l’enlaidir. Certes, il y a la terrasse saccagée d’un innocent restaurant de la chaîne Pomme de Pain, peut-être victime de son slogan : « Oui aux gourmands prêts à tout ». Certes, il y a les propos de boutefeux prononcés en rafales sur les chaînes de télé où l’excès semble avoir libre antenne, et puis les barricades en flammes sur fond d’Arc de Triomphe, dont on sent bien que ce dernier, s’il pouvait bouger, et rougir de honte, se carapaterait volontiers sur ses deux jambes de pierre. Certes, il y a, plus globalement, la France une nouvelle fois comparée à une zone de guerre à la une des journaux étrangers.

Certes… Mais les Gilets jaunes ont au moins un mérite qu’on ne leur retirera pas : grâce à eux, la France renoue avec l’étymologie. C’est-à-dire la belle science de l’origine des mots, de « étumos » (ἔτυμος), « vrai », et de « lógos » (λόγος), la « parole ». Ça nous fait une belle jambe ? Eh bien non, figurez-vous : en ce moment, les mots sont de la nitroglycérine et on n’a jamais eu autant besoin de cours de sémantique.

Populiste et démagogue

Ainsi du mot « populiste » : avant le 21 novembre, c’était un gros mot. Et puis ce mercredi, Emmanuel Macron a rencontré les maires de France, et il a tout expliqué : « Nous sommes de vrais populistes, nous sommes avec le peuple, tous les jours. » Et notre jeune président de faire le distinguo avec le mot « démagogue » qui, lui, serait connoté négativement. Pourtant, si « populiste » vient de « peuple », « démagogue » aussi, qui vient du grec « démos » (δῆμος), le « peuple ». Toute la différence est dans le suffixe, « agogos » (« guide »), qui fait du « démagogue » celui qui conduit le peuple. Pour le meilleur ?

Cela aurait pu être le cas. Mais dès la Grèce antique, on le sait, tous les philosophes le disent, démagogie égale danger. Pour la bonne et simple raison que, analyse Aristote dans la Politique, « on délègue la souveraineté à la multitude, qui remplace la loi ». Et c’est encore la loi qui protège le peuple, même s’il ne veut plus le croire.

Le démagogue a, en outre, le grand défaut d’aimer la guerre. Oui, il se sent bien, dans la guerre, le démagogue, car il adore bomber le torse, même si c’est le peuple qui en est souvent la première victime, qu’on flatte en le précipitant dans l’abîme. Connaissez-vous Cléon ? C’est, peut-être, l’ancêtre des démagogues d’aujourd’hui. Chef du parti dit « démocratique » jusqu’en 421 avant notre ère, il était favorable à la poursuite de la guerre du Péloponnèse, qui épuisait pourtant les Athéniens. Il était, aussi, une sorte de précurseur de la vulgarité en politique, dont on sait, hélas, qu’elle fonctionne assez bien parce qu’elle parle aux émotions. « Il fut le premier », note encore Aristote dans la Politique, « à déverser à la tribune des débordements d’injures tout en se débraillant ». Ça vous rappelle quelqu’un ? Quelques-uns ?

« Amadoue Démos en l’édulcorant par des propos de cuisine »

Aristophane, le grand auteur comique grec de l’époque, avait fait de Cléon sa tête de Turc. Pour le ridiculiser, en 424, il compose une pièce au vitriol, Les Cavaliers, qui met en scène un vendeur de saucisses qui doit séduire Démos, le Peuple, un personnage « à l’humeur brutale », écrit-il. Pourquoi un vendeur de saucisses ? Parce que « la démagogie ne veut pas d’un homme instruit ni de mœurs honnêtes ; il lui faut un ignorant et un infâme », dit l’un des conseillers du vendeur de saucisses. Et comme ce dernier hésite encore, ne se sentant pas à la hauteur du pouvoir, le conseiller insiste et lui donne le mode d’emploi : « Amadoue Démos en l’édulcorant par des propos de cuisine : tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille, nature perverse, langage des halles. »

Depuis vingt-six siècles, on sait donc que le démagogue ne nous flatte que pour nous manipuler. Pour se servir du peuple et non servir le peuple. Et pourtant, c’est toujours la même histoire. C’est peut-être, hélas, aussi la faute du peuple. Socrate, car on en revient toujours à Socrate, le sous-entend dans le Gorgias, avec des mots terribles. On questionne le philosophe sur sa façon de faire de la politique, et il sait que ça finira mal. Pourquoi ? « Je ne cherche point, dit Socrate, à flatter ceux avec qui je m’entretiens chaque jour (…) je vise au plus utile et non au plus agréable, et (…) lorsque je me trouverai devant les juges, je serai jugé comme le serait un médecin accusé par un cuisinier devant des enfants. » Cruel, mais clairvoyant, on l’admettra. Tant il est vrai que les hommes, qu’ils portent ou non un gilet jaune, préféreront toujours les promesses sucrées aux remèdes amers (on aurait pu dire « réformes », cet autre gros mot) mais qui seuls peuvent leur sauver la vie. Et si ce n’est la leur, celle de leurs enfants après eux.


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