GRAND ENTRETIEN. Mort d’Elizabeth II : « Il y avait un grand attachement à la reine, moins à la monarchie », selon la chercheuse Isabelle Baudino

Après le deuil, la division ? La mort de la reine Elizabeth II, jeudi 8 septembre, « risque d’agrandir la fracture au sein du pays », selon la chercheuse Isabelle Baudino. Alors que le pays traverse une longue crise politique et que le Brexit a distendu les relations entre l’Ecosse et l’Angleterre, cette spécialiste de la civilisation britannique analyse les conséquences de la disparition de la reine sur la monarchie au Royaume-Uni.

Franceinfo : La reine Elizabeth II n’avait pas de pouvoir politique, alors comment expliquer la fascination qu’elle a suscitée chez les Britanniques ?

Isabelle Baudino : Il faut toujours distinguer la personne de l’institution quand on parle de la monarchie. En tant qu’institution, la monarchie est l’une des spécificités du Royaume-Uni. En ce qui concerne Elizabeth II, elle est devenue l’un des visages du pays, une icône planétaire, une personne très reconnue et reconnaissable. Il n’y a pas un endroit sur Terre ou on ne reconnaîtrait pas son visage. C’était une personne âgée, qui suscitait beaucoup de respect et d’admiration en tant que personne, davantage qu’en tant que monarque.

La reine avait-elle un pouvoir réellement fédérateur entre les différentes nations du Royaume-Uni ?

C’est en tout cas ce qui ressort des réactions politiques qui ont suivi sa mort. Dans les discours des deux Premières ministres anglaise et écossaise, Liz Truss et Nicola Sturgeon, on a vu une tentative de « récupérer » la reine.

« Nicola Sturgeon a par exemple insisté sur le fait que la reine était décédée dans la propriété écossaise de Balmoral, qu’elle adorait l’Écosse… Elle a fait de la reine une Ecossaise de cœur. »

Isabelle Baudino

à franceinfo

En parallèle, le plan du « royal train » se met en place. Son objectif est d’unifier le pays par le passage du corps de la reine sur tout le territoire.

Du Brexit à la crise inflationniste, le Royaume-Uni traverse une crise politique depuis plusieurs années. Avec la mort d’une figure fédératrice comme la reine, la rupture va-t-elle s’élargir ?

Dans un premier temps, ça va être assez facile de participer à ce deuil collectif. Tous les médias britanniques essaient de donner la parole aux citoyens des différentes nations pour témoigner et raconter leurs histoires. Mais je pense que dans un second temps, ça risque d’agrandir la fracture au sein du pays car cette figure tutélaire n’est plus là et, si à l’heure actuelle le mouvement d’indépendance écossais est surtout entravé par des questions économiques, ça peut être un élément de dissolution supplémentaire de l’identité britannique.

Existe-t-il des différences dans l’attachement à la reine et à la monarchie entre les Nord-Irlandais, les Anglais ou les Ecossais ?

La monarchie fait partie de ces institutions anglaises dont les autres nations se sont éloignées avec le temps. Il y a un grand attachement à la reine et moins à la monarchie.

« D’ailleurs, Nicola Sturgeon n’a pas dit ‘God Save the King’ à la fin de son discours, contrairement à Liz Truss. »

Isabelle Baudino, chercheuse

à franceinfo

L’attachement au nouveau roi est à prouver, cette figure ne bénéficiera pas forcément du même respect et de la même affectation accordés à Elizabeth II.

Au Royaume-Uni, tout le monde semble partager sa peine, mais les Britanniques sont-ils aussi attachés à la reine que le relayent les médias ? Y a-t-il une pression sociale qui pousse à aimer la reine ?

Il y a évidemment toute une construction de cette révérence pour le monarque qui est relayée par les institutions. Cela se fait par la politique, par la Première ministre qui est un relais de la monarchie. L’église est également très importante dans ce relais car le roi et la reine britanniques sont les chefs de l’église anglicane. Et en même temps, cette construction s’appuie sur une image qui touche : c’est tellement difficile de ne pas avoir du respect pour cette femme âgée, frêle, qui a dédié sa vie à la monarchie.

La reine Elizabeth II a-t-elle toujours eu cette popularité et forgé ce respect dont vous parlez ?

Dans les années 1980, la figure très forte de Margaret Thatcher [Première ministre britannique de 1979 à 1990, ndlr] était devenue l’image politique de la Grande-Bretagne à cette époque. Les valeurs néo-libérales qu’elle prônait ont permis à la reine de gagner une dimension plus emphatique, plus bienveillante. Dans les années 1990, sa popularité a baissé car elle était complètement au second plan derrière la princesse Diana [ex-femme du roi Charles III, à l’époque prince de Galles]. C’était elle qui attirait les foules et toute l’affection du public britannique.

Le 27 mars 1891, la reine Elizabeth II pose avec son fils Charles et sa fiancée Diana Spencer.  (PA / AFP)

Le 27 mars 1891, la reine Elizabeth II pose avec son fils Charles et sa fiancée Diana Spencer.  (PA / AFP)

C’est vraiment dans les 25 dernières années qu’elle est redevenue très populaire auprès des Britanniques. Vieillissante, Elizabeth II est devenue la grand-mère de la nation pour tout le monde. C’était une sorte d’élément de stabilité dans la façon dont les Britanniques peuvent se représenter.

Qu’est-ce-que les Britanniques appréciaient chez la reine ? Qu’incarnait-t-elle ?

Elizabeth II était un pilier de l’identité britannique, surtout dans les valeurs traditionnelles qu’elle portait. Depuis sa mort, il y a une foule devant le palais de Buckingham, mais les gens sont très calmes, ils ne se poussent pas, ne parlent pas fort, ils ont une attitude très « britannique ». Ils appliquent la décence qu’elle personnifiait complètement, par sa réserve notamment. La monarque était aussi l’incarnation du devoir. Moins de 48 heures avant sa mort, elle était encore en train d’accomplir son devoir, c’est la dernière image qui restera d’elle. Alors qu’elle avait été absente des jeux des Highlands, qu’elle aimait beaucoup, elle est allée accueillir la nouvelle Première Ministre devant les caméras.

Les Britanniques avaient-ils tout de même des choses à lui reprocher ?

Oui, certainement. Les critiques vont peut-être être formulées de manière plus claire et directe au cours des années qui vont venir. Dans le sillage de l’entretien de Meghan [Markle, épouse du prince Harry] avec Oprah Winfrey, les accusations de propos racistes à l’intérieur même de la famille royale n’ont pas été trop commentées. Maintenant, les langues risquent de se délier. Depuis vingt ans, la reine a consciencieusement évité les sujets difficiles, les questions qui pouvaient diviser. On l’a vu lors de la visite aux Caraïbes de son petit-fils [le prince William], les accusations de racisme ne sont pas uniquement sous-jacentes.

En janvier 2020, le prince Harry et son épouse Meghan ont annoncé leur souhait de se mettre en retrait de la famille royale. Depuis, leur cote de popularité auprès des Britanniques n’a fait que chuter, surtout chez les plus de 65 ans. Les 18-24 ans sont en revanche plus partagés, est-ce le signe d’un changement dans le rapport des plus jeunes à la monarchie ?

Quand Harry et Meghan se sont mariés, il y a eu tout un discours chez les jeunes issus de la multiculturalité se réjouissant qu’enfin la famille royale soit capable d’intégrer la diversité. L’échec de cette intégration pèse lourd. Et puis, l’implication du prince Andrew avec Jeffrey Epstein et le mouvement MeToo a ouvert une fracture entre les jeunes et au moins ce membre de la famille royale. Les jeunes générations sont moins attachées à la monarchie que leurs aînés.

Quelle est la relation entre les Britanniques issus de la première, deuxième ou troisième génération d’immigrés et la monarchie ? Et plus spécialement pour ceux issus d’un pays du Commonwealth ?

Les immigrés de la Windrush generation [qui s’étend de 1948 à 1971] sont plutôt favorables à la monarchie. Le Windrush était le premier bateau qui a amené des immigrés des Caraïbes, invités à venir au Royaume-Uni. A l’époque où ils sont arrivés, ils avaient un passeport britannique, on ne leur a pas demandé de faire des papiers. Quarante ans plus tard, on leur a dit qu’ils ne l’étaient plus, et certains ont été renvoyés. C’est un immense scandale que Theresa May a dû traiter et qui n’est pas réglé.

Les gens de cette génération, qui ont 80 ans aujourd’hui, racontent : « Quand on est arrivés, c’était notre reine », car c’est le discours colonial qui s’imposait à eux. La question de l’âge est vraiment importante dans la popularité de la monarchie.

« Chez les générations les plus âgées, il y a un soutien plus affirmé à la monarchie. Chez les jeunes, il y a une forme d’indifférence ou de neutralité. »

Isabelle Baudino

à franceinfo

La jeune génération de la famille royale représente-elle des modèles plus attirants dans la société britannique actuelle ?

Le prince William, son épouse Kate et leurs enfants ont une bonne communication, manient bien les réseaux sociaux, et c’est vrai qu’ils sont plutôt populaires. Mais, lorsqu’ils sont allés aux Caraïbes, ils n’ont pas été très bien accueillis. Le soutien à la monarchie n’est pas du tout acquis dans les anciennes colonies. Le départ de la Barbade du Commonwealth en novembre 2021 risque d’être suivi très rapidement par d’autres, comme la Jamaïque… Même au Canada, des mouvements assez forts demandent un référendum, des consultations. Ça ne suffira pas à garantir la monarchie.

La mort de la reine va-t-elle encourager certains Etats du Commonwealth à s’affranchir de la Couronne britannique ?

Avec la mort de la reine, dans la situation actuelle, le Royaume-Uni n’a plus beaucoup à offrir aux pays qui lui étaient associés. D’autres pays sont des puissances globales et offrent des soutiens plus importants aux anciens pays du Commonwealth. C’est un chapitre qui se clôt.

« Les Britanniques sont conscients qu’ils ne connaîtront plus un personnage de cette trempe, qui aura ce rayonnement. »

Isabelle Baudino

à franceinfo

Avec elle, se clôt un chapitre avec des passages glorieux auxquels on aimait bien se rattacher, maintenant, il va falloir tourner la page. 

La mort de la reine peut-elle raviver les aspirations républicaines au Royaume-Uni ?

Certains mouvements républicains parlent d’un référendum. Mais les Britanniques auront beaucoup de mal à accepter un nouveau référendum, car le dernier en date a profondément transformé leur monde. 


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