TEMOIGNAGES. « Je ne sais pas ce que je vais manger » : des étudiants nous racontent leur difficile rentrée face à une inflation galopante

A quelques jours du retour sur les bancs de l’amphi, Alix, 22 ans, a déjà bien anticipé la rentrée. Cette année plus que jamais, impossible pour cette étudiante francilienne en sociologie de passer à côté des aides financières. « Aujourd’hui, je suis bien obligée d’en profiter », admet la jeune boursière. Ces dernières semaines, elle a dû effectuer des demandes auprès du Crous afin de bénéficier de chèques alimentaires, « deux de 100 euros chacun », pour financer ses prochaines courses.

Comme elle, de nombreux étudiants appréhendent le coût de la rentrée universitaire cette année. Et pour cause : celui-ci augmente de 7,38% en 2022, pour atteindre 2 527 euros en moyenne, a annoncé la Fédération des associations générales étudiantes (Fage) dans son étude annuelle publiée le 16 août. C’est davantage que le niveau de l’inflation, établi en juillet à 6,1% sur un anAprès la crise sanitaire, durant laquelle des images d’étudiants par centaines dans les banques alimentaires avaient marqué les esprits, la précarité se creuse encore pour ces jeunes adultes, tout juste arrivés dans le grand bain des études supérieures.

Des fruits et légumes « abîmés », des produits « à la limite de la date de péremption » ou achetés « en lot familial » : pour de nombreux étudiants interrogés par franceinfo début septembre, tous les moyens sont bons pour économiser « 50 centimes par-ci par-là ». D’après une étude sur le coût de la vie réalisée par l’Union nationale des étudiants de France (Unef) et publiée le 15 août, la hausse des prix des produits alimentaires se fait sentir sur le budget des étudiants : 15% sur un an pour les pâtes et 23% pour le café. Pour manger, les étudiants devront débourser, lors de cette rentrée, entre 10 et 14 euros en plus chaque mois, en moyenne, selon les calculs de l’Unef. L’organisation étudiante estime qu’il devient « de plus en plus compliqué pour un étudiant de se nourrir correctement ». Parfois, l’écart est d’ailleurs plus important.

A titre d’exemple, les dépenses alimentaires de Thomas, étudiant en ingénierie aéronautique, sont passées de 50 à 75 euros par semaine en l’espace de quelques mois. Le constat est le même pour Agathe. Pour faire face à cette envolée des prix, cette étudiante en double licence de lettre modernes et d’espagnol a dû revoir ses habitudes alimentaires. « J’ai dû me restreindre de manger des fruits et légumes et passer plus aux pâtes et autres féculents », regrette-t-elle. Mais étant donné que même les pâtes ont augmenté, je ne sais pas ce que je vais manger »

« 25 euros en plus, ça peut paraître peu mais c’est énorme dans un budget étudiant. »

Agathe, étudiante en Ile-de-France

à franceinfo

Ce régime alimentaire est particulièrement difficile à concilier pour cette jeune étudiante souffrant d’endométriose. « Je me sens souvent ballonnée, et donc plus fatiguéeIl m’arrive d’avoir des maux de ventre qui vont m’empêcher d’avoir une bonne écoute à la fac. » Lucas, qui s’apprête à faire sa première rentrée en école de commerce à Toulouse, raconte, lui, comment il se procure des paniers repas « vendus entre 3 et 5 euros, contre une valeur initiale de 12 euros » grâce à l’application Too Good To Go, un service permettant de récupérer à bas prix des produits alimentaires dans des restaurants ou supermarchés.

« Ce sont souvent des aliments à la limite de la date de péremption mais ça me permet de faire des économies. »

Lucas, étudiant en école de commerce à Toulouse, à propos de Too Good to Go

à franceinfo

Certains étudiants privilégient aussi le « batch-cooking », une technique de cuisine « par lots » permettant de faire des économies en programmant ses repas sur la semaine. « Cela me permet d’acheter de la nourriture en plus gros format, ou format familial », explique Thomas, qui précise qu’ainsi, il économise « 30 à 40 euros par mois ».

Pour anticiper la perte de chaleur cet hiver, une étudiante francilienne a fabriqué une isolation "maison", en agrafant des sacs de couchage près de ses fenêtres.  (LILOU / FRANCEINFO)

Pour anticiper la perte de chaleur cet hiver, une étudiante francilienne a fabriqué une isolation "maison", en agrafant des sacs de couchage près de ses fenêtres.  (LILOU / FRANCEINFO)

Autre inquiétude en cette rentrée : le montant des charges mensuelles, qui risque lui aussi d’exploser dans un contexte d’augmentation des prix de l’énergie. « Mon logement est mal isolé, explique Lilou*, étudiante en Ile-de-France. Pour ne pas perdre de chaleur cet hiver, j’ai essayé d’improviser en agrafant des sacs de couchage sur le mur. » Comme elle, d’autres étudiants font part de leurs craintes face à la « surprise » de la régulation attendue en fin d’année pour la consommation d’énergie. « C’est une charge mentale en plus, qui s’ajoute à notre loyer déjà très cher », regrette Agathe. 

Le logement, premier poste de dépenses étudiant selon la Fage, devient d’ailleurs inaccessible pour certains jeunes. Face à la hausse des prix, Hyacinthe, étudiant en licence de SVT à Nantes (Loire-Atlantique), a dû se résoudre à vivre chez sa grand-mère cette année, pour économiser un loyer. Evan*, lui, a fait le choix de rester chez sa mère pour sa première année à la fac. 

« Même si j’ai envie de voler de mes propres ailes, et de ne plus dépendre de mes parents, je n’ai pas les moyens de prendre un appartement. »

Evan, étudiant en LEA

à franceinfo

L’indépendance financière des étudiants devient presque impossible. Lilou, qui habite seule depuis plusieurs années, admet l’éventualité de devoir demander de l’aide à ses parents, si elle n’arrive pas à finir le mois. « Ça fait quatre ans que je travaille en permanence. Recommencer à quémander, ça va me faire bizarre », témoigne l’étudiante francilienne qui s’apprête à préparer le concours de l’agrégation. Parfois, cette précarité peut demander des sacrifices encore plus grands. « Ma mère a dû venir de Roumanie pour travailler et pouvoir me soutenir financièrement dans mes études », raconte Roxana, étudiante internationale en danse classique à Lyon. 

Dans un tel contexte, les aides financières s’avèrent indispensables pour de nombreux étudiants. A ce titre, la bourse sur critères sociaux du Crous a été revalorisée de 4% et les APL de 3,5%, dans le cadre du paquet pouvoir d’achat voté début août. Mais pour les organisations syndicales étudiantes, ces revalorisations sont trop faibles par rapport au niveau de l’inflation. « Nous observons l’apparition d’un nouveau public qui a besoin d’aides financières : des étudiants issus de classe moyenne, qui ne peuvent pas recevoir d’aide de leurs parents et qui se trouvent en dehors du système de bourses », explique le président de la Fage, Paul Mayaux.

« J’ai peur de devoir sauter des repas dans les mois à venir », avoue Hyacinthe. Et l’étudiant nantais n’est pas le seul dans cette situation. « Près d’un jeune sur deux saute des repas régulièrement », rappelle le dirigeant de la Fage, citant les chiffres d’une étude menée par l’association Linkee en 2021. Selon Paul Mayaux, de plus en plus d’étudiants vont être amenés à « passer les portes de l’aide alimentaire » dans les prochaines semaines. 

Submergés financièrement, de nombreux étudiants interrogés ont l’intention de faire l’impasse sur d’autres dépenses, jugées « moins essentielles ». Exit donc certaines activités extrascolaires, comme la danse pour Agathe, après dix ans de pratique. L’étudiante pensait s’inscrire dans un nouveau cours cette année, mais elle va finalement devoir y renoncer, faute de pouvoir payer les frais d’inscription. « Ça fait mal au cœur de se dire qu’on doit arrêter une activité qu’on a pratiquée toute sa vie. »  Même renoncement du côté d’Evan, inscrit l’année dernière dans un club de boxe, mais qui ne pourra pas reprendre, « pour économiser ».

De nombreux étudiants interrogés affirment aussi vouloir réduire « les verres en terrasse » et les « sorties au restaurant » dans les prochains mois. Pour Lilou, c’est déjà le cas : « J’ai arrêté de boire de l’alcool parce que le verre est deux fois plus cher », explique l’étudiante.  

« Je pourrais proposer des sorties à mes amis mais, financièrement, je ne peux pas. Alors je me tais. »

Evan, étudiant en LEA

à franceinfo

Parfois, ces restrictions d’ordre social peuvent entraîner un mal-être plus profond. « Je n’invite pas mes copains et copines chez moi », admet difficilement Evan. Depuis quelques mois, le futur étudiant en langues se referme de plus en plus sur lui-même. « J’essaie de garder la face devant mes amis, tout en ayant une forme de honte intérieure ». Un isolement qui risque de toucher de nombreux jeunes en difficulté et qui rappelle finalement à beaucoup de ces anciens lycéens de la « génération Covid » les périodes de confinement qu’ils ont subies.

* Les prénoms ont été modifiés


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