Festival America : la jeune génération d’écrivains autochtones est à Vincennes et partage son histoire et ses combats

Après quatre ans d’absence, le Festival de littérature America, consacré aux littérature d’Amérique, est de retour. Une première rencontre jeudi après-midi, 22 septembre, Être indien dans l’Amérique de Joe Biden, a inauguré la thématique « Amérique, peuples premiers » choisie pour célébrer la 20e édition du festival, qui se déroule à Vincennes (Val de Marne) jusqu’au 25 septembre.

« Je pense que désormais ces populations autochtones font partie de la conversation », soulignait la veille Francis Geffard, le président du festival dans une interview à franceinfo Culture. « Cette question indienne n’est pas facile à appréhender, elle est douloureuse, ce n’est pas une question marquée sous le sceau de la légèreté, mais de mon point de vue elle est absolument capitale », estime-t-il.  

Trois auteurs autochtones, Nick Martin, Julian Brave NoiseCat, et Lyla June Johnston, ont évoqué devant une salle comble l’histoire tragique de leurs peuples brisés par la colonisation, et celle des combats des communautés pour faire valoir leurs droits.

Julian Brave NoiseCat, Nick Martin, et Lyla June Johnston, auteurs autochtones d'Amérique du Nord invités au Festival America de Vincennes, septembre 2022 (Emily Kassie pour la photo de Julian Brave NoiseCat)

Julian Brave NoiseCat, Nick Martin, et Lyla June Johnston, auteurs autochtones d'Amérique du Nord invités au Festival America de Vincennes, septembre 2022 (Emily Kassie pour la photo de Julian Brave NoiseCat)

Lyla June Johnston est conférencière, artiste, érudite et organisatrice communautaire autochtone des lignées Diné (Navajo), Tsétsêhéstâhese (Cheyenne) et européenne de Taos, au Nouveau-Mexique. Julian Brave Noisecat est membre de la tribu Canim Lake Band Tsq’escen et descendant de la nation Lil’Wat du Mount Currie. Etabli à l’heure actuelle dans le Nord-Ouest Pacifique, il est écrivain et cinéaste. Nick Martin est membre de la tribu Sapponi. Auteur centré sur les communautés autochtones et le Sud des États-Unis, il est aussi dramaturge.

« Les Indiens d’Amérique ont obtenu la citoyenneté en 1924 (Indian Citizenship Act, ndlr), et le droit de vote dans tous les États en 1965, soit près de deux siècles après la naissance officielle des États-Unis (1776) » commence Lyla June Johnston. « La citoyenneté a été obtenue grâce à un jeune indien ayant combattu pendant la première guerre mondiale, qui a créé un précédent », poursuit la jeune femme.

« Il est rentré en disant : je me suis battu pour le pays, j’aurais pu donner ma vie pour les États-Unis, alors pourquoi je ne suis pas citoyen américain ? Et c’est comme ça qu’il a obtenu la citoyenneté américaine. Plus tard, le droit de vote a été obtenu en réponse au combat pour les droits civils, dans les années 60 », ajoute Lyla June Johnston.

« Mais il faut savoir qu’aujourd’hui, il y a encore de nombreux freins à l’exercice du droit de vote », poursuit Julian Brave NoiseCat. « Les bureaux de votes sont souvent éloignés des endroits où vivent les Indiens. Et certaines règles sont des obstacles, comme le fait de devoir avoir une adresse postale pour être autorisé à voter par exemple… Ce sont des formes claires de discrimination », insiste le jeune écrivain. 

« Avant d’en venir à l’Amérique de Joe Biden, il faut bien comprendre comment fonctionnait le système », estime Nick Martin. « Le système de la ségrégation était basé sur une organisation en trois groupes : les Blancs, les Noirs, et les Indiens, pour lesquels il y avait des écoles. Mais par exemple, le budget pour l’éducation était réparti comme suit : 90 % allait aux écoles pour les Blancs et les 10 % restant pour les autres, en fait, 1% seulement du budget allait aux écoles pour les Indiens », explique-t-il.

« Le système de ségrégation à trois niveaux ne se limitait pas à l’école, il y avait des restaurants pour les Blancs, d’autres pour les Noirs, des cinémas, des salles de spectacle, pour les Blancs, d’autres pour les Noirs, mais rien pour les Indiens… »

Nick Martin

au Festival America

« Alors on s’est débrouillés au sein des différentes communautés, mais cette histoire, ce système de ségrégation qui excluait les ‘natives' », personne n’en parle jamais. Nous on en a entendu parler par nos parents, nos oncles, nos tantes, mais jamais à l’école, ou sur la place publique aux États-Unis », déplore l’écrivain.

« Je viens du Nouveau Mexique, et c’est une région qui est un peu à part, où le racisme prend une autre forme. Dans les années 60, il y a eu un regain d’intérêt pour les communautés indiennes, et il y a eu un mouvement qui reconnaissait la présence des autochtones, qui véhiculait une image ‘romantique’ des Indiens » explique Lyla June Johnston.

« Mais en fait, tout ça cela occultait les violences incroyables subies par les Indiens. 90 % des populations autochtones ont disparu après l’arrivée des colons, par les massacres, par les maladies, ou par les mauvais traitements », rappelle la militante. « C’est un peu comme si je venais en France, que je tuais 90 % de la population, et que j’enfermais ceux qui ont survécu dans des endroits fermés, et que je changeais leurs noms… », déclare Lyla June Johnston.

« La violence a pris d’autres formes. La décennie 60 est celle qui a vu la mise en place de la « termination », dont l’objectif était de mettre fin définitivement à la souveraineté et aux droits des peuples autochtones ».

Julian Brave NoiseCat

au Festival America, Vincennes

« C’est l’époque où on a déplacé les populations, des milliers de personnes, des réserves vers les périphéries des grandes villes, et où on retirait les enfants de leurs familles pour les mettre dans des pensionnats. Une politique d’assimilation très violente a été mise en place »,  explique Julian Brave Noisecat, qui a lui-même grandi à Oakland.

« C’est ce que raconte Tommy Orange, cette histoire dans son magnifique roman Ici n’est plus ici (Albin Michel, 2019). Il décrit très bien la vie des Indiens dans les périphéries des villes, qui reconstituent les communautés, et essaient dans des centres communautaires de faire revivre les traditions, avec la danse, les célébrations, les fêtes ».

« L’ironie, c’est que ce sont les Indiens déplacés dans les villes qui ont été à l’origine de l’activisme et des combats pour faire valoir les droits des communautés indiennes. Les enfants sont allés à l’école, à l’université, et ils ont commencé à militer. C’est dans cette lignée qu’a été lancée l’occupation d’Alcatraz » explique Julian Brave NoiseCat.

L’ancienne prison d’Alcatraz a été occupée du 20 novembre 1969 au 11 juin 1971 par une petite centaine  d’Amérindiens. « Cette occupation a été un tournant dans l’histoire du militantisme indien », assure l’écrivain.

L'activiste amérindien John Trudell, l'un des leaders de l'occupation d'Alcatraz, le 8 juin 1970 (JOE ROSENTHAL/AP/SIPA / SIPA)

L'activiste amérindien John Trudell, l'un des leaders de l'occupation d'Alcatraz, le 8 juin 1970 (JOE ROSENTHAL/AP/SIPA / SIPA)

« Il est important de comprendre comme fonctionne le système, car ce n’est pas tel ou tel président américain qui détermine cela. Le système a connu bien des présidents … «  souligne Nick Martin « Le système va du bas vers le haut, puis ça redescend. Les agences sont sur le terrain, elles font remonter les demandes, qui sont présentées devant le congrès, puis ça redescend. Et les Indiens ont trouvé le moyen de défendre leurs droits en entrant dans l’administration, comme le bureau des affaires indiennes par exemple. Et comme ça ils ont pu faire retrouver aux communautés une part de souveraineté », ajoute Nick Martin.

« Je suis issu d’une famille d’agriculteurs, en Caroline du Nord », commence Nick Martin, « à l’époque de mon arrière-grand-père, à la fin du XXe siècle, les enfants avaient accès à l’école élémentaire, mais ne poursuivaient pas leurs études. Mais ma grand-mère, qui était très intelligente, et douée pour les études, a été au lycée, puis elle est partie faire des études de secrétariat en Virginie, dont la frontière était toute proche, dans une école pour les Blancs », poursuit Nick Martin.

« Mais un jour, quelqu’un a prévenu l’école qu’elle était Indienne, et elle a été renvoyée. Elle en a été meurtrie et elle s’est ensuite battue pour que ses onze enfants, filles et garçons, aillent à l’école. C’est ce qui fait que mon père et tous mes oncles et tantes ont pu avoir de bons métiers, et que j’ai pu moi-même ensuite aller à l’université », raconte-t-il.

« L’autre question par rapport à l’éducation, c’est celle de la visibilité », poursuit l’écrivain. 

« L’école américaine n’est ni équitable, ni inclusive. On n’enseigne pas l’histoire des Indiens dans les écoles »

Nick Martin

au Festival America

« Ce qui signifie que les citoyens américains, et ceux qui dirigent le pays ne connaissent rien de notre histoire, ou à notre système juridique », conclut Nick Martin.

« Je crois que ce n’est pas une question de président. Tant que les Américains ne comprendront pas qu’ils sont des invités sur nos terres, rien ne pourra vraiment changer« , affirme Lyla June Johnston. « Même si des traités ont été signés, les autorités continuent à bafouer les droits des Indiens, à violer les traités, à fouler les terres sacrées. L’affaire du Pipeline de Standing Rock est un exemple (l’installation sur les terres indiennes d’un Pipeline malgré l’opposition des Indiens et les traités signés avec les autorités, ndlr)« , explique Julian Brave NoiseCat.

Manifestation d'autochtones contre l'installation du Pipeline sur leurs terres, le 9 septembre 2016 (TERRAY SYLVESTER/VWPICS/SIPA)

Manifestation d'autochtones contre l'installation du Pipeline sur leurs terres, le 9 septembre 2016 (TERRAY SYLVESTER/VWPICS/SIPA)

« Mais il est vrai que le président Obama a quand même changé quelque chose. Il a été le premier président de l’histoire à s’être déplacé dans les réserves, et à s’adresser aux Indiens, surtout aux jeunes. Et quand il est revenu à la Maison-Blanche, des mesures ont été prises en faveur des communautés, et notamment en faveur des jeunes, et de l’éducation » ajoute Lyla June Johnston.

Visite d'Obama dans une réserve indienne de Standing Rock, Dakota,  le 13 juin 2014 (CHARLES REX ARBOGAST/AP/SIPA / AP)

Visite d'Obama dans une réserve indienne de Standing Rock, Dakota,  le 13 juin 2014 (CHARLES REX ARBOGAST/AP/SIPA / AP)

« Mais malgré tout, le système continue à perdurer, un système qui nie la dignité des Indiens », déplore la militante. « Je crois que l’intitulé même de cette rencontre est significatif. Plutôt que de dire ‘Être indien dans l’Amérique de Joe Biden’, n’aurait-il pas été plus juste d’intituler la rencontre ‘Être Joe Biden dans l’Amérique des Indiens’ ? », lance pour finir Lyla June Johnston, avec le sourire.

Festival America, Vincennes du 22 au 30 septembre 2022


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