Festival de San Sebastian: «Great Yarmouth, provisional figures» de Marco Martins, fantômes dans une ville fantôme

Publié le : 23/09/2022 – 08:26

En sélection officielle au festival de San Sebastian, Great Yarmouth, provisional figures. Un long métrage du réalisateur portugais Marco Martins sur l’immigration portugaise sur la côte Est de l’Angleterre. Un film noir comme un cauchemar, porté par des comédiens époustouflants. 

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De notre envoyée spéciale à San Sebastián,

Ici tout est sombre… Nous sommes à Great Yarmouth qui fut, autrefois, explique le commentaire en voix off et en anglais, une pimpante station balnéaire de l’après-guerre. Aujourd’hui vidée de ses forces vives et décrépite, c’est un troisième âge appauvri qui vient y dépenser sa pension sur les machines à sous et autres bingos. Un bord de mer qu’on ne voit presque pas ou presque -des dunes et des marais-, mais présent dans les mots que répète Tania, le personnage principal, comme un mantra : « chambre avec vue sur la mer »… Tania, qui a toujours un écouteur vissé dans l’oreille et répète ses leçons d’anglais pour préparer « l’après » : « chambre avec vue sur la mer », « cuisine américaine équipée »… Le rêve de Tania : rénover la pension qu’elle gère pour en faire une résidence pour le troisième âge. Pour ça, elle apprend aussi à danser « en file », ces danses de saloon très portées dans les clubs de personnages âgées.

Tania, visage dur et sans apprêt, s’occupe de l’accueil de compatriotes migrants portugais qui fuient la crise économique dans leur pays, les pork and cheese comme les locaux les appellent. Elle les loge, récupère leurs papiers, les fait travailler dans un abattoir de dindes, les surveille sur la chaîne, épie leurs conversations. Là, pas d’horaires fixes, le travailleur doit s’adapter aux besoins de la demande. Ils sont des « provisional figures », c’est le sous-titre du film, des renforts ponctuels, des silhouettes.

Nous sommes en hiver, la plupart des images sont tournées de nuit : les allées et venues des migrants à l’usine -silhouettes fatiguées- , les couloirs et chambres de la pension de Tania aux murs lépreux… tout est sale et sinistre. Un cadre labyrinthique et claustrophobe, explique le réalisateur. Les seules couleurs franches sont le rouge du sang des animaux que l’on abat et le banc des plumes qui partent à l’égout. L’abattage, le désossage et le plumage, des sales boulots que les Anglais ne veulent pas faire, sont réservés à ces travailleurs fantômes. On peut presque sentir l’odeur de sang, de mort, d’excréments dans laquelle baignent les ouvriers, au travail et à la pension, tant l’image du directeur de la photographie Joao Ribeiro est prégnante.

Des fantômes dans une ville fantôme

Comme les dindes, les migrants portugais se laissent conduire à l’abattoir par une mafia anglaise, dont le compagnon de Tania, personnage louche qui perd des fortunes aux courses de lévrier. Quand un lumpen exploite un autre lumpen. Mais la machine à cash va s’enrayer quand les proches d’un migrant portugais mort viennent demander des comptes.

L’idée du film est née en 2017 quand le réalisateur a été invité dans la ville de Great Yarmouth pour monter un projet de pièce de théâtre à destination de la forte communauté portugaise de la ville, qui représente quelque 10 000 personnes. Une communauté isolée, sans contact avec les locaux comme le montre cette image de l’autobus qui vient déverser à l’usine les travailleurs portugais. Une pièce de théâtre sur l’exploitation de ces ouvriers et construite à partir de leurs témoignages.

Une partie du casting du film "Great Yarmouth, provisional figures" : Romeo Runa, Nuno Lopes, le directeur Marco Martins, Beatriz Batarda et Kriss Hitchen
Une partie du casting du film « Great Yarmouth, provisional figures » : Romeo Runa, Nuno Lopes, le directeur Marco Martins, Beatriz Batarda et Kriss Hitchen © Ulises Proust/Festival de San Sebastian

Dans le casting du film, des comédiens de théâtre de cette première pièce, des ouvriers de l’usine, le Britannique Kris Hitchen (que l’on a vu dans Sorry we missed you de Ken Loach en 2019), qui interprète le compagnon de Tania, Beatriz Batarda (impressionnante Tania), Romeu Luna et Nuno Lopes. Des comédiens qui tous qui ont passé du temps dans l’usine pour se mettre en condition, avoir une expérience physique de la dureté cette vie, explique le réalisateur. Un film sur l’immigration, le racisme, la dureté imposée des rapports humains, qui laisse peu passer le soleil… mais c’est fait pour.

Beatriz Batarda est Tania dans le film de Marco Martins, "Great Yarmouth, provisional figures". La comédienne a raconté en conférence de presse qu'elle avait elle-même été travailleuse migrante au Royaume-Uni.
Beatriz Batarda est Tania dans le film de Marco Martins, « Great Yarmouth, provisional figures ». La comédienne a raconté en conférence de presse qu’elle avait elle-même été travailleuse migrante au Royaume-Uni. © Ulises Proust/Festival de San Sebastian


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