TEMOIGNAGES. Présidentielle au Brésil : quatre électeurs nous racontent pourquoi ils votent pour Jair Bolsonaro

Les téléphones portables se lèvent le long des rues de Sao Joao de Meriti (Brésil), tout comme les « V » de la victoire. Des milliers de sympathisants en jaune et vert, les couleurs du Brésil et du président candidat Jair Bolsonaro, suivent le cortège de leur champion, jeudi 27 octobre, à trois jours du second tour de l’élection présidentielle. Les motards font rugir les moteurs dans un bruit assourdissant, tandis que les drapeaux de la campagne ne cessent de flotter dans les airs. 

L’ambiance est festive dans cette ville de la Baixada Fluminense, vaste banlieue populaire du nord de Rio de Janeiro qui rassemble près de quatre millions d’habitants. Dans cette municipalité aux immeubles décrépis traversée par les trains de banlieue, Jair Bolsonaro se trouve en terrain conquis. « Le Mythe » a recueilli 54,30% des voix au premier tour, contre 38,54% pour son adversaire de gauche, l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva. Un score largement supérieur à la moyenne nationale.

Qui sont ces électrices et électeurs, fervents soutiens ou sympathisants plus pragmatiques du dirigeant d’extrême droite ? Pour quelles raisons lui donneront-ils leur voix dimanche ? A l’approche du scrutin, franceinfo s’est rendu dans la région de Rio de Janeiro, à la rencontre de ces Brésiliens devenus « bolsonaristes ».

Michele, 32 ans : « Il fait de la famille et de la patrie ses priorités »

Michele, électrice de Jair Bolsonaro, le 27 octobre 2022 devant son magasin à So Joao de Meriti (Brésil).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Michele, électrice de Jair Bolsonaro, le 27 octobre 2022 devant son magasin à So Joao de Meriti (Brésil).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Ce jour-là, à Sao Joao de Meriti, Michele aperçoit pour la première fois « son » président. Jair Bolsonaro et son convoi sont passés à quelques mètres d’elle, devant le magasin de matériel industriel où elle travaille aux côtés de son père. « Quand il est passé en caravane, j’étais folle ! », sourit l’électrice de 32 ans. Avant Bolsonaro, elle n’avait « jamais trouvé un homme politique digne de [s]on enthousiasme ».

Il y a 16 ans, en 2006, cette habitante de la banlieue nord de Rio donnait pourtant sa voix à son rival. « J’ai voté pour la gauche sans avoir une quelconque connaissance en politique. J’ai voté pour Lula car il avait l’air bon », se défend la vendeuse, répétant qu’elle ne votera « plus jamais » pour son mouvement, le Parti des travailleurs (PT). L’étendue des accusations de corruption et le passage en prison de Lula ont laissé des traces indélébiles, même si la justice a annulé les condamnations de l’ancien président. « C’est un voleur, un menteur et un manipulateur », lâche Michele, dont les mots contrastent avec sa voix calme et rieuse. « Bolsonaro, lui, a apporté de l’espoir. »

Cette femme mariée, de confession évangélique, croit fermement à la doctrine du président : « Dieu, la patrie et la famille »« Il en a fait ses priorités », affirme Michele. Comme elle, une part importante des évangéliques vote en faveur de Jair Bolsonaro. Dans une trentaine de villes comptant plus de 50% d’habitants de cette confession, le dirigeant a recueilli une moyenne de 64,73% des voix au premier tour, d’après une analyse du site d’information brésilien UOL (contenu en portugais).

La Brésilienne, qui considère la famille comme « la base de la société », rejoint son candidat sur la défense du modèle « traditionnel ». Elle s’oppose au droit à l’avortement sauf en cas de viol, et apprécie que Jair Bolsonaro veille à « protéger les enfants ». « Il est contre leur éducation sexuelle », pointe-t-elle, reprenant des rumeurs infondées circulant dans les cercles bolsonaristes. 

Depuis son magasin sombre et exigu, Michele convient que Jair Bolsonaro « peut paraître rude, grossier », mais la vendeuse dément le sexisme de son candidat. La preuve, « il est marié et a une fille », réplique-t-elle. Que fera-t-elle dimanche soir, si le favori des sondages, Lula, l’emporte face au président sortant ? « Je ne veux même pas y penser », répond l’intéressée.

Bernardo Mattos, 41 ans : « Les gens n’ont plus peur de montrer leur intérêt pour les armes » 

Bernardo Mattos dans un club de tir à Rio de Janeiro (Brésil), le 26 octobre 2022.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Bernardo Mattos dans un club de tir à Rio de Janeiro (Brésil), le 26 octobre 2022.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Ce matin d’octobre, Bernardo Mattos nous donne rendez-vous dans un club de tir de son quartier plutôt aisé, dans l’ouest de Rio. Le Brésilien à la carrure imposante et aux fines lunettes, salue amicalement le propriétaire des lieux. Professeur de tir, gérant d’un club et d’un magasin d’armes, ancien champion… Dans ce milieu, Bernardo Mattos est connu comme le loup blanc. « J’aime les armes depuis que je suis enfant », confie ce fils d’officier de marine. « Cela me fascinait. En tirant pour la première fois, j’ai ressenti de l’adrénaline, une sensation de libération. » 

Dimanche, celui qui porte une arme depuis ses 21 ans « pour défendre [sa] vie » votera pour Jair Bolsonaro. Les propriétaires d’armes à feu au Brésil sont vivement défendus par le président sortant. « Bolsonaro a donné davantage de visibilité à ce monde », salue celui qui dit posséder une soixantaine d’armes à feu). Grâce au dirigeant, « il y a moins de peur et plus de connaissances. Les gens comprennent que des personnes bien peuvent avoir une arme. Ils n’ont plus peur de montrer leur intérêt », se félicite-t-il. 

Pour la première fois, Bernardo Mattos, un fusil tatoué sur le bras, se sent « 100% représenté » par un homme politique. « J’ai toujours beaucoup cru en tout ce qu’il disait, sur la famille, la religion, la liberté », souligne-t-il. « L’Etat disait qu’il allait toujours défendre la population mais il la trompait. Tout le monde sait qu’il est plus facile de sortir son arme que d’appeler quelqu’un à l’aide », soutient-il. 

Que pense l’électeur des suicides et accidents avec armes à feu, qui augmentent au Brésil selon l’ONG Sou da Paz, citée par NPR* ? « Les accidents, ça arrive », réplique le quadragénaire, tout en appelant à « mieux éduquer » les Brésiliens sur les armes à feu. Le Brésilien en est persuadé : « Plus il y aura des maisons avec des armes à l’intérieur, plus le sentiment de sécurité sera grand. » 

Samir Crispim, 37 ans : « Il a respecté les entrepreneurs pendant la pandémie »

Samir Crispim (au centre) dans sa salle de sport, le 26 octobre 2022 à Rio de Janeiro (Brésil).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Samir Crispim (au centre) dans sa salle de sport, le 26 octobre 2022 à Rio de Janeiro (Brésil).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Toujours dans l’ouest de Rio, les premiers clients entrent dans la salle de sport de Samir Crispim, 37 ans, pour une séance de crossfit. Entre coachs et partenaires d’entraînement, on parle facilement politique, à quatre jours du second tour. Le maître des lieux, lui, votera pour Jair Bolsonaro. 

Le trentenaire brésilien, à la tête du club depuis cinq ans, venait d’ouvrir ce vaste espace quand les premiers cas de Covid-19 sont apparus. « On venait de réaliser notre rêve », se remémore l’ancien spécialiste d’aviron. Sa salle a dû fermer ses portes pendant quatre mois, de mars à l’été 2020, selon les recommandations locales. Samir Crispim et son associé ont lancé des cours en ligne et puisé dans leurs fonds propres pour se maintenir à flot. « On aurait pu tenir deux mois de plus, maximum. Moi, j’aurais laissé ouvert et donné aux gens le choix de venir ou non. » 

Deux ans plus tard, l’électeur voit d’un bon œil la manière dont le président, son candidat, a géré cette crise sanitaire. Dès le mois de mai 2020, Jair Bolsonaro appelait à la réouverture de salles de sport, jugeant des mesures d’isolement locales trop restrictives et dangereuses pour l’économie, rappelle Reuters*. « C’était fondamental, notre secteur est aussi lié à la santé. Si la personne fait du sport, elle améliore son immunité », assure Samir Crispim.

Le président, accusé de « crime contre l’humanité » par une commission d’enquête parlementaire pour sa gestion défaillante de l’épidémie, n’a-t-il pas minimisé le virus et placé l’économie avant la santé, dans un pays où le Covid-19 a fait plus de 680 000 victimes ? Le sportif le voit plutôt comme un dirigeant qui a « défendu l’autonomie des gens », et « essayé d’équilibrer la question de la crise sanitaire et de la crise économique ». Certains confinements étaient trop exagérés, ajoute-t-il. Bolsonaro, lui, « a respecté les entrepreneurs, le droit des personnes qui voulaient travailler pendant la pandémie ». C’est en partie pour cela qu’il aura de nouveau sa voix dimanche.

Mauricio Lobato, 36 ans : « Bolsonaro est plus responsable au niveau des dépenses »

Mauricio Lobato dans son quartier de Barra da Tijuca, le 27 octobre 2022 à Rio de Janeiro (Brésil). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Mauricio Lobato dans son quartier de Barra da Tijuca, le 27 octobre 2022 à Rio de Janeiro (Brésil). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Dans le quartier huppé de Barra da Tijuca, où se trouve la résidence privée de Jair Bolsonaro à Rio, de nombreux drapeaux brésiliens apparaissent aux fenêtres d’immeubles résidentiels. Un signe de soutien au président sortant de plus en plus visible à l’approche du second tour. Ce matin-là, Mauricio Lobato profite du front de mer avec sa fille avant sa journée de travail. Le trentenaire, salarié d’une multinationale, se définit comme « plutôt libéral et donc plutôt à droite ». Le 2 octobre, jour du premier tour, ce jeune père a voté pour un candidat de « la troisième voie », le centriste Ciro Gomes. Sa voix ira finalement à Jair Bolsonaro au second tour, après plusieurs jours de réflexion. Une partie conséquente de l’électorat de centre-droit ou de la droite traditionnelle pourrait en faire de même dimanche. 

Son vote n’est pas un choix de cœur, loin de là. L’électeur reconnaît volontiers les propos homophobes et sexistes de son nouveau candidat, ainsi que son attitude pendant la pandémie, « qui n’est pas ce que l’on attend d’un président ». « Mélanger religion et politique est absurde », poursuit Mauricio Lobato. Malgré tout, un vote pour Jair Bolsonaro reste selon lui « beaucoup plus raisonnable » pour le bien du pays. 

« L’économie est vraiment ce qui a pesé le plus » dans son choix, explique Mauricio Lobato, plus pragmatique qu’enthousiaste à l’égard du président-candidat. « Je suis gestionnaire, je dois gérer des budgets », avance-t-il. Or, à ses yeux, « Bolsonaro est plus responsable au niveau des dépenses » que Lula. Il apprécie la politique « beaucoup plus libérale » du dirigeant d’extrême droite, et de son ministre de l’Economie, Paulo Guedes. « Les marchés l’aiment bien », pointe le Brésilien, qui salue les efforts de l’administration Bolsonaro pour « simplifier les créations d’entreprises ». Selon lui, avec cet homme politique, « la population a plus à gagner ».

*Ces liens renvoient vers des pages en anglais. 

Ce reportage a été réalisé avec l’aide de Pierre Le Duff, journaliste au Brésil, pour la préparation et la traduction.


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