REPORTAGE. Des magistrats face au manque de moyens : « Cela vaut-il la peine de sacrifier notre vie pour une justice dont on n’est même pas fiers ? »

« Nous avons crié, Marie a crié et il ne s’est rien passé. » Ces mots sont ceux des collègues de la juge décédée à Nanterre d’une crise cardiaque pendant un procès le mardi 18 octobre. Des mots prononcés avant la minute de silence en la mémoire de la magistrate de 44 ans une semaine après, dans la salle même où elle aurait dû présider une audience. De Tarbes à Paris, de Saint-Denis de la Réunion à Montpellier, cette minute de silence a été observée dans de très nombreux tribunaux de l’Hexagone.

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Au tribunal pour enfants de Bobigny (Seine-Saint-Denis) – juridiction « au bord de l’implosion », dit un récent communiqué intersyndical, concernant certains secteurs –, on juge les délinquants mineurs et on s’occupe d’accompagner, voire de placer, des enfants en danger. Beaucoup d’audiences y sont reportées ces jours-ci, presque toutes celles collégiales. Six sur vingt postes de greffiers sont vacants, « sans parler des arrêts maladie, déplore Myrtis Vinas-Roudières, juge spécialisée. Nous ne pouvons que comprendre ces collègues greffiers et greffières qui vivent un véritable épuisement professionnel. Ceux qui assurent les audiences collégiales travaillent parfois quatre soirs dans la semaine jusque 20 heures ou 21 heures, sans compter le temps de préparation de ces audiences et le travail en amont des jugements, explique la jeune magistrate. Tout cela en gagnant à peine quelques dizaines d’euros de plus que le Smic en début de carrière. »

« Même s’ils sont souvent dans l’abnégation, animés par la volonté de faire œuvre de justice pour le bien des mineurs, à un moment donné la tension est devenue trop importante et ils partent. »

Myrtis Vinas-Roudières, juge spécialisée

à franceinfo

Certains greffiers démissionnent pour rejoindre d’autres administrations ou le secteur privé. D’autres, étant donné leur efficacité et leur grosse capacité de travail, se font recruter par des cabinets d’avocats qui savent leur valeur et leur proposent de meilleurs salaires.

Dans cette situation, Myrtis Vinas-Roudieres le regrette mais ce sont les justiciables – ici jeunes et vulnérables – qui en paient les conséquences. « Il y a les délits qu’on devrait juger ces jours-ci mais qu’on renvoie au mois de mars au risque de surcharger encore plus les audiences du printemps. Puis il y a dans nos bureaux des auditions, des entretiens, que la loi nous oblige, en théorie, à mener qu’en présence de greffier et que nous menons seuls… et je suis forcément moins en empathie, moins concentrée sur le récit de maltraitance physique ou sexuelle d’un enfant quand je dois faire en même temps le travail de prise de note », souffle la juge. « Quand il y a dix personnes dans mon bureau, tous les membres de la famille, comment bien prendre les notes tout en menant le débat, sans oublier de rester attentive à la larme discrète d’une maman, au regard noir que pourra jeter un adulte à un enfant à qui il reprochera de trop parler ? », s’interroge-t-elle.

« C’est une justice avec moins d’écoute, moins de rigueur. C’est une justice moins bonne, dont les décisions sont nécessairement moins bien acceptées par la société. »

Myrtis Vinas-Roudières, juge spécialisée

à franceinfo

La juge parle, se confie sur ses frustrations mais, dans le même temps, regarde sa montre. Elle sait qu’elle doit encore recevoir plusieurs familles aujourd’hui, avant de siéger comme assesseur pour les comparutions immédiates du jour avec des prévenus majeurs dans l’après-midi. Quelle que soit leur spécialité, les juges doivent aussi régulièrement assurer des présences lors de procès d’assises ou en comparution immédiate.

Le grand hall intérieur du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis).  (MATHILDE LEMAIRE / RADIO FRANCE)

Le grand hall intérieur du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis).  (MATHILDE LEMAIRE / RADIO FRANCE)

Devant la salle, où l’audience se terminera possiblement tard dans la soirée, on croise de nombreux avocats, dossiers sous le bras. Des avocats qui n’ignorent pas les difficultés de l’autre côté du prétoire. La plupart sont dans l’empathie et mesurent les conséquences dommageables au quotidien pour leurs clients. « Ces sous-effectifs éloignent un peu plus le juge du justiciable. Ils éloignent le juge des avocats. Ça devient de plus en plus difficile d’accéder aux juges. Ils ont rarement le temps », constate Me Marie Tostivint, avocate à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) qui plaide depuis plus de 30 ans à Bobigny.

Elle ajoute : « Il y a aussi le terrible allongement des délais de jugement d’année en année. Aujourd’hui, il faut six mois pour avoir un premier rendez-vous pour un divorce. Au pénal, il n’est pas rare que des délits soient jugés deux ou trois ans après les faits. Le moindre renvoi d’audience en ce moment nous mène à la fin d’année prochaine. Avec de tels délais, les victimes ont le sentiment de ne pas être reconnues dans leurs souffrances et les prévenus restent des mois, voire des années, dans l’attente de leur procès. Cela ne leur permet pas d’avancer sereinement dans leur vie. La réinsertion ne veut pas dire grand-chose dans cette situation. »

Pour que la Seine-Saint-Denis soit dotée d’un nombre de magistrats qui corresponde à la moyenne européenne, selon les statistiques du Conseil de l’Europe, il faudrait doubler les effectifs. Même si la justice a vu son budget augmenter en France de 8 % trois années de suite, le compte n’y est pas. D’autant plus qu’une partie de ces hausses de budget va à l’administration pénitentiaire, et non aux juridictions.

Albertine Munoz, 34 ans, exerce depuis quatre ans. Elle est juge d’application des peines à Bobigny. Et, selon elle, cette augmentation des crédits est quasiment imperceptible depuis la base : « On bosse comme des acharnés, on prend sur nous pour pallier les carences mais, à fonctionner ainsi depuis des années, nous avons tardé à mettre en lumière l’immensité des besoins de la justice. » « Je m’interroge et ça m’effraie : étant donné le retard pris, cela vaut-il la peine de sacrifier son temps, sa santé, sa vie pour rendre une justice dont on n’est même pas fiers, dont parfois on a honte, qui est souvent indigne des citoyens ? Je suis une jeune juge et j’ai toujours trouvé la mission de rendre la justice parmi les plus nobles qui existent », commente la magistrate.

« Ça me fait mal de le dire mais je ne sais pas si j’exercerai ce métier toute ma vie. Il faudra que je pense à me protéger. »

Me Marie Tostivint, avocate

à franceinfo

Albertine Munoz et nombre de ses collègues ont prévu – chose rare dans la profession – une journée de mobilisation nationale, le 22 novembre. Un an après le premier cri d’alarme collectif de la magistrature et un mois après la mort en pleine audience de la juge Marie Truchet à Nanterre.

« Cela vaut-il la peine de sacrifier notre vie pour une justice dont on n’est même pas fiers ? » – reportage de Mathilde Lemaire

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