Concurrence des plateformes, crise sanitaire et billets trop chers… Pourquoi les salles de cinéma n’attirent plus les foules

« Les gens ne veulent pas aller au cinéma pour se faire chier ! » Jérôme Seydoux, le président de Pathé, n’a pas mâché ses mots, le 12 octobre sur France Inter, pour expliquer la baisse de fréquentation des salles de cinéma. En septembre, 7,3 millions de tickets ont été vendus en trente jours, soit le plus bas niveau de fréquentation sur la même période depuis 1980 (si on ne tient pas compte de l’exceptionnelle année 2020, marquée par la pandémie de Covid-19).

Les spectateurs boudent le grand écran et c’est toute une profession qui tremble. Une réunion de crise a eu lieu jeudi 6 octobre à l’Institut du monde arabe pour tirer la sonnette d’alarme et appeler à des Etats généraux. « Il faut un grand plan d’urgence pour relancer le septième art, redéfinir les contours de la politique culturelle en matière de cinéma », assure la productrice Elisabeth Perez.

Si le monde du cinéma est sur le pied de guerre, c’est parce que cette crise majeure de la fréquentation se répercute sur toute la chaîne de fabrication et d’exploitation des films. En France, l’argent des recettes des longs-métrages, via une taxe sur les billets, est redistribué pour le financement du cinéma français. Donc qui dit moins d’entrées, dit moins de films produits.

Evidemment, la pandémie de Covid-19 est passée par là et, comme de nombreux autres secteurs, le cinéma n’a pas été épargné. Au total, en 2020 et 2021, les salles ont été fermées 300 jours, chiffre une étude du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) publiée en mai. « Cela a incité massivement les gens à développer d’autres moyens d’accéder à la culture », explique Chloé Delaporte, enseignante-chercheuse en socio-économie du cinéma à l’université de Montpellier. L’étude du CNC illustre cette tendance de fond : 38% des spectateurs interrogés ont perdu l’habitude d’aller au cinéma depuis la crise sanitaire ; 36% trouvent le billet trop cher ; 26% préfèrent regarder des films sur d’autres supports ; 23% évoquent un manque d’intérêt pour les films proposés.

« Les assidus, qui y allaient une fois par semaine, et les habitués, qui y allaient une fois par mois, ont baissé leur rythme de fréquentation », constate Adrien Thollon, président de Lucky Time, une agence de communication et marketing digital pour le cinéma. Entre 2019 et 2021, les plateformes Netflix et Amazon Prime ont ainsi gagné près de 5 millions d’abonnés en France et Disney+ 2,5 millions, selon le CNC.

« Avec le Covid-19, il y a eu une perte d’habitude des spectateurs. Et les plateformes ont pris le pouvoir sur les imaginaires, d’une certaine manière. »

Elisabeth Perez, productrice

à franceinfo

Il « semble difficile aujourd’hui de raisonner uniquement en termes de salles, pointe Guillaume Soulez, professeur en cinéma à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Les amateurs de ‘fantastique’ vont consommer des films et des séries en salle ou sur d’autres supports. »Grégory Levasseur a par exemple produit l’an dernier pour Netflix le thriller de science-fiction Oxygène (réalisé par Alexandre Aja), un genre assez rare en France. « Est-ce qu’un distributeur français aurait pris ce risque pour le cinéma ? Aurions-nous rencontré le même succès ? Rien n’est moins sûr », estime le producteur.

A cette baisse de la fréquentation et à la concurrence des plateformes s’ajoutent d’autres facteurs qui plombent le grand écran. Mais la profession est divisée sur le diagnostic. D’abord, le nombre de films en salles chaque année. « Je pense sincèrement qu’on produit trop de films en France. Je suis très embarrassé de le dire car, si on produisait moins de films, j’aimerais autant que l’on continue à produire les miens, d’où mon embarras », glisse le réalisateur Patrice Leconte. Avant la crise sanitaire, environ 300 films sortaient en moyenne au cinéma chaque année. En 2021, 340 films ont été agréés, soit 103 de plus par rapport à 2020 et 39 de plus qu’en 2019. « Ce niveau record correspond essentiellement à un effet de rattrapage des projets non tournés en 2020″, assure le CNC. Un volume qui engendre forcément de la casse.

La réalisatrice Marine Francen et la productrice Elisabeth Perez, elles, défendent cette pluralité. « C’est ridicule. Dit-on qu’il y a trop de livres ? », s’agace la première. Les deux femmes estiment que le problème ne vient pas du nombre mais de la manière dont les films sont exposés. Quand les grosses machines trustent le plus grand nombre d’écrans, « il y tout un tas de ‘petits films’ qui n’ont pas beaucoup de promotion, ni de d’exposition en salle », déplore Marine Francen. Elisabeth Perez rappelle également que les tournages sont vecteurs de création d’emplois. En réduire le nombre « serait une absurdité économique et sociale ».

En cette période de crise, le prix du ticket est aussi sujet à débat. « Pour certains de mes étudiants, la priorité, c’est de manger, pas d’aller se faire une toile », relève l’enseignante Chloé Delaporte. La « premiumisation » de certaines salles de multiplexes (confort, qualité de l’image et du son), où le ticket peut parfois dépasser la vingtaine d’euros, n’est cependant pas représentative de tous les cinémas. « Le cinéma n’est pas trop cher : la moyenne des prix en France est de 7 euros, 10% des tarifs seulement sont au-dessus de 10 euros », assure Marc Olivier-Sebbag, délégué général de la Fédération nationale des cinémas français. Le succès de la dernière Fête du cinéma, qui a rassemblé 3,3 millions de spectateurs en quatre jours, avec un billet unique à 4 euros, montre toutefois que le prix reste un levier incontournable pour inciter les gens à revenir dans les salles.

Le public ayant l’embarras du choix, le manque d’originalité de l’offre est également pointé du doigt. « Le public peut avoir ce sentiment de retrouver un peu les mêmes films. En tant que spectateur, j’ai envie qu’on me propose autre chose que le drame intimiste ou la comédie un peu ‘lourdingue' », observe le producteur Grégory Levasseur. Patrice Leconte, lui, appelle à déjouer « la frilosité des distributeurs et des producteurs ».

« Le public en veut pour son argent, ce qui est parfaitement compréhensible. Il faut l’amener vers quelque chose de nouveau. Or, on applique peut-être trop souvent la même recette de films qui fonctionnent. »

Patrice Leconte, réalisateur

à franceinfo

« La seule chose qui importe et qui peut nous sauver, c’est de faire des bons films », poursuit le réalisateur. « Il faudrait mettre en place des mesures pour permettre aux producteurs de se détacher un peu de la question des moyens, et de privilégier des temps pour parler des histoires », abonde le producteur Alain Terzian, qui a dirigé l’Académie des César de 2003 à 2020. 

Une critique que d’autres balayent. « On a actuellement une très grande variété de films, mais beaucoup n’arrivent pas jusqu’au public, et c’est dommage, soupire Marine Francen. La perception des spectateurs – ‘Tous les films se ressemblent, tous les films sont faibles’ – est tronquée par rapport à la réalité de ce qu’on lui propose« . Les récents succès dans les salles de plusieurs films français comme La Nuit du 12 (de Dominik Moll) ou Revoir Paris (d’Alice Winocour) semblent démentir le constat d’une uniformisation ennuyeuse. « Ce qui fait l’exception française, et également les entrées, c’est aussi des films qui rencontrent leur public, remportent des prix, font rayonner notre cinéma. Le succès ne se mesure pas uniquement en termes comptables, ce n’est pas que Top Gun et Les Tuches« , soutient Nathanaël Karmitz, patron du groupe MK2. 

Une partie de la profession veut désormais en finir avec les discours catastrophistes. « Septembre est toujours un très mauvais mois au niveau des entrées, rappelle Marc-Olivier Sebbag. Depuis la pandémie, « 70% des gens sont revenus, c’est déjà un succès. On s’en sort mieux que nos voisins allemands ou espagnols, qui enregistrent entre -60 et -40% de fréquentation. » En France, la baisse est d’ailleurs « moins forte chez les indépendants » et dans les salles dites « Art et Essai », selon le CNC, que dans les grosses salles.

Attention, toutefois, à ne pas opposer deux mondes qui cohabitent. « Je suis pour que toute la diversité des œuvres coexiste de manière pacifique, des films de marché aux films d’auteurs, mais avec l‘idée que le plus petit puisse vivre décemment, notamment parce que c’est de lui que vient le renouvellement des cinéastes », soutient la productrice Elisabeth Perez. « L’idée n’est pas d’être les uns contre les autres, mais les uns avec les autres », insiste Nathanaël Karmitz. 

La plupart de nos interlocuteurs considèrent en outre qu’il faut remettre des moyens dans l’éducation, une partie des cinéphiles ayant grandi avec des émissions de télévision diffusées sur des chaînes publiques, comme « Ciné-club » ou « La dernière séance », qui n’existent plus aujourd’hui. « Si les enfants ont été exposés jeunes à plusieurs types de cinémas, on peut penser que certains d’entre eux vont conserver certaines pratiques », analyse Guillaume Soulez. Pour cet enseignant, se tourner vers les spectateurs peut être une des clés pour parer au désintérêt.

« Les publics ont une histoire, appartiennent à une génération. Il faut se demander si l’offre proposée correspond à ce qu’ils recherchent. »

Guillaume Soulez, professeur en cinéma

à franceinfo

Un vœu qui fait écho aux questions de représentation et de diversité qui secouent le cinéma depuis plusieurs années. « D’après les études, ce sont les jeunes qui ont le moins changé leurs habitudes de fréquentation du cinéma. Or, peu de films français pour les jeunes sont produits », souligne le président de Lucky Time, Adrien Thollon. « Si le cinéma s’adresse à des personnes qu’il ne connaît pas, il n’arrivera pas à leur vendre quelque chose. Là, on est dans une espèce d’entre-soi où on culpabilise les gens qui ne vont plus au cinéma », abonde Chloé Delaporte, qui lance cet appel : « Donnons la parole aux gens qu’on veut faire venir dans les salles. »


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