Course au Goncourt 2022 : entre polémiques et doublons, le suspense reste entier

Le mage du Kremlin (Gallimard), premier roman d’un italo-suisse sur les arcanes du pouvoir russe, Les presque soeurs (Seuil) de Cloé Korman, une enquête-fiction sur le sort des enfants juifs rendus orphelins par le gouvernement de Vichy pendant le Seconde Guerre mondiale et qui s’accompagne depuis quelques jours d’une polémique, Vivre vite (Flammarion), de Brigitte Giraud, un roman intimiste qui interroge sur le destin, ou encore Une somme humaine (Rivages), un pavé de plus de 600 pages signé Makenzy Orcel qui nous fait la peinture de la société française contemporaine à travers le récit autobiographique d’une jeune morte… Parmi ces quatre romans finalistes, trois sur quatre très ancrés dans la réalité, lequel saura emporter les suffrages des membres de l’Académie Goncourt ? Verdict jeudi 2 novembre au restaurant Drouant à Paris, vers 13 heures.

« Le Mage du Kremlin » : possible doublon avec le  Grand Prix du roman de l’Académie française ?

Avant qu’il ne reçoive le Grand Prix du roman de l’Académie française, jeudi 27 octobre, l’excellent premier roman de l’italo-suisse Giuliano da Empoli était le grand favori de la course au Goncourt 2022. Paru en avril, il n’aurait pourtant pas dû figurer dans les listes des prix d’automne, qui privilégient traditionnellement les romans parus dans la rentrée littéraire. Le Mage du Kremlin (Gallimard), roman déployé à la manière des moralistes du 17e siècle est une plongée dans les arcanes du pouvoir de Poutine, à travers le récit de Vadim Baranov, personnage librement inspiré par Vladislav Sourkov, éminence grise de Vladimir Poutine. 

L’académie Goncourt autorisera-t-elle un doublon ? C’est possible, mais peu probable. Le président de l’Académie Goncourt Didier Decoin n’est pas favorable à ce qu’un même livre obtienne deux prix d’automne différents. Il l’a rappelé l’an dernier en déclarant à l’AFP juste avant la remise du prix « qu’il ne faut pas oublier nos amis et alliés que sont les libraires. Si on donne deux prix à un seul livre, ça ne fait qu’un livre dans la vitrine ».

L'écrivain Giuliano da Empoli en 2022. (FRANCESCA MANTOVANI / GALLIMARD)

L'écrivain Giuliano da Empoli en 2022. (FRANCESCA MANTOVANI / GALLIMARD)

Mais tout reste possible. En 2006, un autre auteur étranger, l’Américain Jonathan Littell, naturalisé Français depuis, s’était vu décerner les deux prix avec sa fresque sur un officier SS, Les Bienveillantes, de même que Patrick Rambaud en 1997 avec La Bataille. Christine Angot, en revanche, finaliste avec Le Voyage dans l’Est, s’était contentée du prix Médicis obtenu huit jours auparavant. 

Le sujet traité pourrait également faire pencher la balance en faveur de ce premier roman qui éclaire de manière magistrale l’actualité.

« Les presque soeurs » : un Goncourt malgré la polémique ?

Cloé Korman est elle aussi en bonne place avec Les Presque Soeurs (Seuil), une enquête-fiction sur le sort des enfants victimes de la Shoah, et du régime de Vichy. Cette normalienne de 39 ans a peu fait de promotion, occupée par son travail auprès du ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye. En septembre, celui-ci se réjouissait que sa « conseillère en charge des discours ait été choisie dans la première sélection ».

Il se pourrait cependant que les membres de l’Académie réservent leur choix depuis que les sœurs Novodorsqui, rebaptisées Kaminsky dans le roman, se sont manifestées auprès de l’éditeur et de la presse pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme un « vol de leur histoire ».

« Il s’agit en effet davantage d’un mélange entre fiction, détails inexacts et retranscriptions exactes de propos tenus par les sœurs de ma grand-mère. Toute notre famille est extrêmement choquée que l’autrice ait ainsi utilisé notre histoire familiale à des fins mercantiles, sans qu’aucune autorisation n’ait jamais été demandée », a alerté l’une des descendantes de la famille dans un message à franceinfo Culture.

La romancière Cloé Korman, photographiée au Festival de Manosque, le 28 septembre 2018 (JOEL SAGET / AFP)

La romancière Cloé Korman, photographiée au Festival de Manosque, le 28 septembre 2018 (JOEL SAGET / AFP)

Cloé Korman ne cache pas avoir utilisé les témoignages des trois sœurs internées dans un camp avec les cousines de son père, puisqu’elle le raconte dans le livre, notamment à travers le témoignage de l’aînée, Andrée dans le livre, Raymonde dans la vie, 93 ans aujourd’hui, qu’elle a rencontrée à de nombreuses reprises. 

Les sœurs Novodorsqui ont obtenu que les noms soient changés avant la publication du livre mais reprochent à l’autrice d’avoir utilisé leur histoire et divulgué des détails de leur vie privée, notamment des informations qui relèvent du secret médical, et qui n’ont rien à voir avec le récit. L’une d’entre elle, la plus jeune, qui témoigne régulièrement sur la Shoah dans les établissements scolaires, a confié à France inter être inquiète des « aménagements romanesques du livre »« Qu’est-ce que les gens vont penser ? Que ce qu’on raconte est faux et qu’elle a raison ? »

Cette polémique déclenchée une semaine avant l’annonce du prix pourrait jouer en défaveur de la jeune romancière, qui publie pourtant un roman faisant oeuvre de mémoire sur une part de l’histoire de Vichy peu connue, celle des enfants rendus orphelins à la suite de l’arrestation de leurs parents par la police française, et leur accueil dans les asiles ou foyers gérés par l’UGIF (Union générale des israélites de France).

Les soeurs  Novodorsqui, comme le raconte Cloé Korman dans son livre, ont survécu en réussissant à s’évader. Les trois soeurs Korman, elles, ont été déportées dans le dernier convoi pour Auschwitz. « Les cousines de mon père ne sont plus là pour témoigner. Ne pas parler aussi des sœurs Novodorsqui, ce serait comme un coup de cutter dans la photographie. Elles étaient ensemble«  a souligné la romancière interrogée par France Inter.

« Vivre vite », de Brigitte Giraud : chouchou des prix

Le roman de Brigitte Giraud Vivre vite (Flammarion), revient sur l’enchaînement des événements qui ont conduit à la mort de son compagnon dans un accident de moto en 1999. Brigitte Giraud déploie les « si » dans un jeu systématique de répétitions qui dit bien l’obsession, la colère, la culpabilité.

Ce roman est des quatre finalistes le plus intime, même si entre les « si » se dessine un portrait amoureux, celui du disparu, mais aussi les contours d’une époque, d’un milieu (ceux que l’on a pris l’habitude de nommer les « bobos », ici à Lyon), et d’un certain art de vivre, avec en toile de fond une réflexion sur le destin et le hasard.

Portrait de la romancière Brigitte Giraud, avril 2019 (Pascal Ito / Flammarion)

Portrait de la romancière Brigitte Giraud, avril 2019 (Pascal Ito / Flammarion)

Vivre vite a particulièrement séduit les jurys des prix puisqu’il figure dans les dernières sélections du Renaudot, du Femina, et du Prix décembre, finalement décerné à Lola Lafon le 27 octobre pour Tu écouteras cette chanson (Stock).

 « Une somme humaine » de Makenzy Orcel : un pavé signé par un écrivain haïtien édité par une maison vierge du Goncourt

Le poète et romancier haïtien Makenzy Orcel, moins sur le devant de la scène dans cette rentrée, pourrait créer la surprise avec Une somme humaine. Il offrirait ainsi son premier Goncourt son éditeur, Rivages, filiale d’Actes Sud. Il mettrait également à l’honneur un pays francophone des Caraïbes à la riche tradition littéraire.

Cette autobiographie d’une morte est le deuxième volet d’une trilogie commencée avec L’Ombre animale (Zulma, 2016) qui donnait la parole, depuis l’au-delà déjà, à une vieille dame haïtienne. Ici Makenzy Orcel nous embarque dans l’existence d’une jeune Française qui grandit dans un petit village en province entre une mère qui ne l’aime pas, un père absent, un oncle violent. Relents racistes, non-dits, violence et frustration forment le décor d’une enfance triste et solitaire. Puis la jeune fille quitte définitivement le village et tente de reconstruire sa vie dans la capitale et de panser les traumatismes de l’enfance. 

Portrait du romancier et poète haïtienMakenzy Orcel, le 19 octobre 2022 à Paris (JOEL SAGET / AFP)

Portrait du romancier et poète haïtienMakenzy Orcel, le 19 octobre 2022 à Paris (JOEL SAGET / AFP)

A travers ce destin, c’est toute la société française et son histoire, y compris ses pans les plus obscurs, que dépeint le romancier dans un roman en forme de ruban, sans points ni majuscules. Une forme singulière, une oeuvre de plus de 600 pages : deux arguments qui pourraient jouer autant en faveur qu’en défaveur pour cette fresque aussi noire que flamboyante, dans laquelle Makenzy Orcel saisit les soubresauts et de l’âme, et du monde. Le nombre de pages n’a jamais empêché un Goncourt, au contraire. Quant à la forme, Une somme humaine est sans aucun doute le plus audacieux des quatre sur un plan littéraire.  

Comme le veut la tradition, le prix Renaudot sera remis juste après le Goncourt jeudi, dans le même restaurant du quartier de l’Opéra à Paris. Il compte six finalistes pour le roman : On était des loups (JCLattès), de Sandrine Collette, Les Liens artificiels (Albin Michel), de Nathan Devers, Le Dernier des siens (Anne Carrière), de Sibylle Grimbert, Un chien à ma table (Grasset) de Claudie Hunzinger, Performance (Grasset), de Simon Liberati, et Trouver refuge (Gallimard), de Christophe Ono-dit-Biot.

Suivront le Prix Femina le 7 novembre, Prix Medicis le 8, Prix Interralié le 9, Prix de Flore, le 10 et pour finir le Prix Wepler-Fondation La Poste le 14 novembre.


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