COP27 : que sont les « pertes et dommages », l’un des sujets les plus brûlants des négociations climatiques ?

C’est l’un des enjeux essentiels de la COP27, le rendez-vous annuel de la communauté internationale pour lutter contre le réchauffement climatique. Les pays en voie de développement obtiendront-ils des avancées sur l’épineuse question des « pertes et dommages » ? L’an passé, à Glasgow, les pays développés avaient réussi à bloquer tout progrès significatif sur ce dossier sensible.

En ce début de COP de Charm el-Cheikh (Egypte), franceinfo vous explique ce qui se cache derrière ce terme.

Que signifie cette expression ?

Ce sujet, également appelé « pertes et préjudices », est aussi ancien que les négociations climatiques, avec une première mention dès le sommet de Rio de Janeiro en 1991. Il a pris une importance croissante à mesure que les impacts du réchauffement climatique se faisaient sentir. Ce terme désigne « les conséquences que l’on ne peut pas éviter, même si on fait tout pour réduire le réchauffement climatique et s’y adapter », explique à franceinfo Fanny Petitbon, responsable plaidoyer de l’association Care France.

Très concrètement, ce sont les dégâts déjà provoqués par des événements extrêmes, comme les récentes inondations dantesques au Pakistan ou la vague de chaleur qui a frappé l’Europe cet été, et par des phénomènes plus progressifs comme la montée du niveau marin qui menace certains Etats insulaires de disparition. Ces dégâts peuvent être matériels, humains, culturels et psychologiques.

« Ce sont des choses irremplaçables, poursuit auprès de franceinfo Azeez Abubakar, un militant de la Loss and Damage Youth Coalition. Vous ne pouvez pas remplacer quelqu’un qui est mort à cause du changement climatique, vous ne pouvez pas remplacer une santé perdue ou une culture disparue. » Le jeune Nigérian précise que dans les pays les plus pauvres, même les infrastructures matérielles ne peuvent pas être remplacées, faute de moyens.

Dans un rapport publié le 24 octobre, 23 ONG, dont Care France, estiment que, depuis 1991, 97% des personnes frappées par « des événements climatiques extrêmes l’ont été dans les pays en développement », soit 189 millions de personnes par an. Une récente étude du groupe V20*, qui rassemble 58 pays « vulnérables », évalue de son côté à 525 milliards de dollars (environ 525 milliards d’euros) le coût de la crise climatique sur leurs économies depuis 20 ans.

Pourquoi est-ce un sujet sensible ?

Parce que derrière cette expression se cache une question centrale : qui est responsable du réchauffement climatique, et qui doit payer ? Les pays les moins développés sont les plus touchés par ces « pertes et dommages » alors qu’ils sont les moins préparés pour y faire face et les moins responsables du réchauffement global. « Ces dégâts sont provoqués par l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, dont les pays du Nord sont principalement responsables », rappelle à franceinfo Sidra Adil, chercheuse au Collective for Social Science Research de Karachi (Pakistan), qui ne veut toutefois pas exonérer son gouvernement du manque de mesures face au risque d’inondations. Depuis le début de la révolution industrielle, l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Australie sont responsables de 63% des émissions de CO2, le principal gaz à effet de serre, contre 3% pour le continent africain ou 0,28% pour le Pakistan, selon les données de la plateforme Our World in Data*.

C’est en partant de ce constat que les pays les plus exposés, notamment les petits Etats insulaires, demandent l’instauration d’un mécanisme de compensation. Celui-ci devrait, selon eux, être distinct des fonds qui existent déjà pour l’adaptation ou la diminution des émissions. « Le système onusien aujourd’hui a de l’argent pour mettre des panneaux solaires, pour moderniser votre maison (bien sûr, pas suffisamment), mais il n’en a pas pour les gens qui perdent leur maison. A quelqu’un qui se noie, on dit : ‘On ne peut pas vous aider maintenant, par contre, si vous survivez, on vous aidera à vous préparer à la prochaine catastrophe », explique au site spécialisé Carbon Brief* Harjeet Singh, expert au Climate Action Network.

Cette demande se heurte pour l’instant aux réticences des pays du Nord. « La question du financement a toujours été un grand tabou. Les grands pays pollueurs ne veulent pas être renvoyés devant les tribunaux s’ils admettent une part de responsabilité », contextualise Inès Bakhtaoui, chercheuse associée au Stockholm Environment Institute. En 2015, le terme « pertes et dommages » trouve une place dans l’accord de Paris, à l’article 8. Mais le texte qui accompagne l’accord précise tout de suite, à l’alinéa 51, que ce fameux article 8 « n’implique, ni ne produit de base pour une quelconque responsabilité ou compensation »

Au-delà de cette volonté de ne pas être tenus responsables du problème, les pays développés avaient jusqu’ici un autre argument. « Ils ne voulaient pas en entendre parler, parce qu’ils disaient qu’on pouvait encore éviter d’en arriver là, qu’on pouvait limiter le réchauffement et s’y adapter, poursuit Inès Bakhtaoui. On sait aujourd’hui que nous sommes à la traîne sur ces objectifs, donc la question de la gestion des dégâts apparaît de plus en plus. » De toutes les COP depuis 2015, Fanny Petitbon, de Care France, n’a « jamais vu autant d’intérêt médiatique et politique sur ce sujet ».

Quelles sont les solutions avancées ?

De COP en COP, plusieurs solutions ont été avancées pour financer ces « pertes et dommages ». « Les pays du Nord disent que ce sont des sommes colossales, qu’ils ne pourront pas le ‘vendre’ à leurs concitoyens. C’est comme s’ils faisaient semblant d’oublier toutes les propositions mises sur la table », recadre Fanny Petitbon. En septembre, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, avait par exemple appeler à taxer « les profits exceptionnels des entreprises productrices d’énergies fossiles » – le charbon, le pétrole et le gaz, dont la combustion est la principale cause du réchauffement climatique – pour les rediriger notamment « vers les pays souffrant de pertes et dommages causés par la crise climatique ». Fanny Petitbon cite également la possibilité de taxer les émissions des secteurs aérien et maritime, de mettre en place un prélèvement sur les transactions financières ou encore d’instaurer un moratoire sur la dette des pays touchés par une catastrophe climatique.  

Quelle est la position de la France ?

« La France a une position ouverte sur ce sujet, mais il faut qu’on s’entende sur ce qui est le plus efficace », a expliqué l’Elysée en amont de la visite d’Emmanuel Macron à Charm el-Cheikh. En clair, Paris veut bien avancer sur cette question, sans toutefois aller jusqu’à approuver un nouveau mécanisme financier, arguant que de l’argent disponible dans d’autres fonds n’est pas entièrement utilisé. La France préfère miser sur des dispositifs d’alerte précoce ou des « solutions assurantielles », un dossier étudié avec l’Allemagne. Les conseillers du président de la République jugent enfin « complexe » la question de savoir s’il faut rendre « les pays développés automatiquement responsables des catastrophes climatiques ».

A la tribune, lundi, Emmanuel Macron a estimé que c’était « un débat juste » et a salué ses homologues qui portaient ce sujet. Il ne s’est cependant pas prononcé en faveur d’un nouveau mécanisme financier, renvoyant à « un groupe de sages de haut niveau », mis sur pied avec la Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, le soin de trouver des « financements innovants ».

Que peut-on attendre de la COP27 sur ce dossier ?

Des avancées concrètes ont été réalisées ces derniers mois, malgré l’échec de Glasgow, où les pays riches avaient bloqué la proposition de créer un mécanisme de financement. L’Ecosse, bientôt suivie par la Wallonie et le Danemark, était devenue la première entité à promettre une aide financière pour les pertes et dommages. A Charm el-Cheikh, les pays du Sud ont obtenu dimanche 6 novembre une première victoire. Un article a été ajouté à l’agenda officiel de la conférence sur la discussion de « questions relatives aux accords de financement en réponse aux pertes et dommages associés aux effets néfastes du changement climatique, y compris un accent sur la gestion des pertes et des dommages ».

Nos interlocuteurs ne sont cependant pas optimistes sur un déblocage des négociations. « Les pays développés vont essayer de resservir des plats réchauffés, l’aide humanitaire, le système d’alerte précoce, les mécanismes assurantiels », pronostique Fanny Petitbon. A Karachi, Sidra Adil, qui n’a pas pu se rendre en Egypte faute de visa, n’attend pas grand-chose d’un événement où les décisions sont « non contraignantes » et où les communautés les plus touchées sont peu représentées. La chercheuse estime que les pays développés ont tort de se désintéresser du sujet : « Si le Pakistan ou le Bangladesh est frappé, des réfugiés vont littéralement se ruer vers les pays du Nord. » Pour Azeez Abubakar, de la Loss and Damage Youth Coalition, les pays développés doivent « sortir de leur bulle et se préoccuper des habitants d’autres pays ». Invité lundi 7 novembre sur franceinfo, le président du Sénégal, Macky Sall, a prévenu : « Si rien n’est fait, nous sortirons de Charm el-Cheikh avec un goût d’inachevé. »

* Les liens suivis d’un astérisque sont en anglais.


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