« C’est la Coupe du monde du scandale » : sportifs, politiques, supporters… Ils racontent pourquoi ils boycottent le Mondial au Qatar

« Et toi, tu vas boycotter ? » Pour certains, la question s’apparente presque à un cas de conscience. Faut-il ou non regarder la Coupe du monde de football au Qatardans un contexte marqué par les nombreuses aberrations humaines, sociales et écologiques de l’évènement ? A quelques jours du début du Mondial organisé dans l’émirat, le 20 novembre, ce débat taraude les fans de football, les supporters éphémères et les autres.

Le premier à avoir réellement allumé la mèche du boycott s’appelle Eric Cantona. En janvier, l’ancien footballeur devenu acteur avait dit tout le mal qu’il pensait de cette compétition, « qui n’est pas une vraie Coupe du monde » et qu’il ne regardera pas à la télévision. « Le Qatar, ce n’est pas un pays de football, avait-il avancé dans le Daily Mail*C’est seulement une histoire d’argent, et la manière dont ils ont traité les gens qui construisent les stades est une horreur, des milliers de gens sont morts. »

L’acteur Vincent Lindon, l’autrice Virginie Despentes, le champion du monde de foot allemand Philipp Lahm… D’autres figures médiatiques et sportives ont depuis rallié le camp du boycott de cet événement qui cristallise les débats. Leurs raisons sont nombreuses : non-respect des droits des travailleurs, avec la mort de plusieurs milliers d’ouvriers dans le pays depuis 2010, selon une enquête du quotidien britannique The Guardian*, aberration écologique, droits des femmes et des personnes LGBT+ ou encore soupçons de corruption lors de l’attribution de la compétition en 2010.

« C’est la Coupe du monde du scandale, celle qui illustre toutes les dérives du football, c’est presque caricatural, s’emporte l’écrivain Olivier Guez, grand fan de ballon rond. Le foot est devenu une immense industrie de divertissement. On m’a proposé d’y aller, j’ai dit non. » Un Mondial est pourtant un moment rare, unique, « une période où on retombe en enfance ».

Lui non plus n’ira pas au Qatar. Soufyane Guesmia, 33 ans, dont sept à suivre les Bleus à travers le monde, boycottera « à 100% la Coupe du monde ». Le football est pourtant sa vie, sa passion, à tel point qu’il a fait 70 heures de bus avec le groupe de supporters Irrésistibles Français pour rejoindre le camp de base de l’équipe de France à Istra (Russie) lors de la Coupe du monde 2018. « Je n’irai pas et je ne regarderai pas un match. Six mille cinq cents ouvriers sont morts, et le Qatar parle [pour une majorité de cas] de ‘morts naturelles’. Quel cynisme ! » peste ce supporter du Red Star.

« J’ai des valeurs et j’ai besoin d’être en cohérence avec moi-même. Si j’avais décidé d’aller au Qatar, sur ces infrastructures construites sur le sang, je n’aurais pas pu me regarder dans un miroir. »

Soufyane Guesmia, membre des Irrésistibles Français

à franceinfo

Le discours de ce supporter des Bleus rejoint celui de Vincent Lindon, qui boycottera lui aussi le Mondial qatari. « On est dans un asile géant : la même année, il y a des Jeux d’hiver dans un pays où il n’y a pas de neige [en Chine] et [une Coupe du monde] dans un pays où il fait 60°C à l’ombre. C’est une aberration écologique », a lancé l’acteur sur le plateau de « C à vous », fin août.

Outre les droits humains bafoués – le magazine « Complément d’enquête » a notamment révélé les conditions de vie indécentes des « petites mains » de l’hôtel des Bleus au Qatar –, le désastre écologique crispe les fans. En cause, notamment, le bilan carbone de la compétition, les stades et métros construits pour l’événement ou encore les 160 avions quotidiens pour transporter des supporters depuis les pays voisins où ils logeront, selon L’Obs.

« Nous n’avons pas le droit de fermer les yeux sur une réalité que tout le monde connaît », estime Jean-François Debat, maire PS de Bourg-en-Bresse (Ain), « supporter des Verts » de Saint-Etienne et grand lecteur de L’Equipe. « Dans ma ville, on va peut-être fermer des piscines cet hiver en raison des coûts de l’énergie et priver des gamins d’un loisir alors que dans le même temps, on va climatiser des stades », se lamente l’élu, qui n’organisera rien de particulier dans sa ville et ne regardera pas une minute de la compétition à la télé.

« D’un côté, il y a des millions de personnes exploitées pour construire des stades climatisés et, de l’autre, une compétition qui va générer énormément de profits pour les fédérations, les sponsors, les diffuseurs, le Qatar », regrette Maëlle, militante au sein du mouvement écologiste de désobéissance civile Extinction Rebellion et membre du collectif Carton rouge, qui appelle au boycott.

Face à « un désastre humain et environnemental et une aberration écologique révoltante », elle envisage avec son mouvement « des actions pendant le Mondial pour qu’il y ait une prise de conscience ». « Si, après cette Coupe du monde, le milieu du football prend davantage en compte les enjeux sociaux et environnementaux, ce sera déjà une victoire. L’idée, c’est de faire naître quelque chose », juge-t-elle.

Se mobiliser, c’est aussi le credo de Flavien Rosso et Dorine Brouwer. Le premier est responsable du service des sports du Quotidien de La Réunion, la seconde gérante d’un bar à Redon, en Ille-et-Vilaine, et les deux boycotteront la compétition.

« Ce n’est pas une solution satisfaisante, mais c’est le meilleur moyen de tirer la sonnette d’alarme », explique Flavien Rosso, dont le journal n’a de toute façon pas les moyens d’envoyer un reporter au Qatar. « On ne parlera pas de l’aspect sportif, car on estime qu’il est difficile de s’enthousiasmer pour cet événement, mais on relaiera les à-côtés, les éventuelles manifestations. » Ce choix implique des contraintes – « Si McDonald’s communique sur l’événement, on ne prendra pas ses pubs » – et des crispations en interne, mais Flavien Rosso l’assure : le quotidien « boycottera jusqu’au bout, même si la France va en finale et l’emporte ».

Dorine Brouwer a repris en juin le bar Le Nautic, un petit troquet qui borde la Vilaine à Redon. Cette Néerlandaise, « toujours en orange les jours de match », ne diffusera pas les rencontres et ne regardera pas celles de son pays d’origine. Même si elle risque de perdre de l’argent, elle espère que son bar « deviendra le repaire de ceux qui boycottent ». « Si je diffuse des matchs, ça veut dire implicitement que je suis d’accord avec cette Coupe du monde. Et je ne le suis pas », explique-t-elle.

Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Lille… Début octobre, de nombreuses villes ont également annoncé leur souhait de ne pas diffuser la compétition sur écran géant, pour des raisons morales, mais aussi économiques, en pleine crise énergétique. La maire de la capitale nordiste, Martine Aubry, a ainsi qualifié la tenue du Mondial de « non-sens au regard des droits humains, de l’environnement et du sport ». « Si j’étais chef de l’Etat – je ne le suis plus donc ma position est facile –, je ne me rendrais pas au Qatar« , a de son côté déclaré François Hollande, qui n’a pas précisé s’il regarderait la compétition.

« C’est un choix personnel, mais pas seulement », juge de son côté l’ancien candidat à la présidentielle du NPA Philippe Poutou, pour qui ces actions « exercent une pression face au cynisme du monde politique et de la neutralité du sport qui met de côté tous les drames humains ». « Le sport est un outil de propagande et d’instrumentalisation au service des pouvoirs, mais ça peut aussi être un outil de protestation. » 

Quant aux membres de la principale association de supporters des Bleus, ils seront « six fois moins » nombreux au Qatar qu’il y a quatre ans en Russie. Fabien Bonnel, membre fondateur des Irrésistibles Français, s’en explique : « Tout le système marche autour des supporters : sans eux, pas d’audience, donc pas de droits télévisés. Si l’on veut que la Fifa bouge, il faut lui montrer que nous ne sommes pas des benêts. »

* Les liens suivis d’un astérisque sont en anglais.


Continuer à lire sur le site France Info

%d blogueurs aiment cette page :