TEMOIGNAGES. Coupe du monde 2022 : au Qatar, les travailleurs migrants ne participeront pas à la fête, « un moment joyeux mais pas pour tout le monde »

Deux jeunes Africains cassent des pavés dans le quartier touristique de Katara, courbés, écrasés par le soleil brûlant de Doha, 35°C dès le matin. Pourtant, le travail en extérieur aux heures chaudes est censé être interdit depuis la réforme initiée en 2017 au Qatar. Sur la corniche, d’autres ouvriers s’affairent pour préparer la promenade qui s’étire sur sept kilomètres le long la mer, où supporters et Qataris iront flâner durant la Coupe du monde de foot qui débute dimanche 20 novembre. 

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Salmangan est l’une de ces frêles silhouettes qui, balai à la main, nettoie la corniche sous un soleil de plomb, sans casquette ni chapeau. Il a seulement 18 ans et explique être venu il y a cinq mois du Sri Lanka, poussé par le manque d’argent. James, lui, est agent de sécurité. Kenyan, il adore le football, et surtout Messi, mais il ne pourra pas regarder les matchs « parce qu’il sera au travail ». Sur le pont de huit heures du matin jusqu’à 22 heures, il n’a que le temps de rentrer en bus, à une heure de route, dormir quelques heures dans un logement qu’ils partagent à quatre. « C’est dur », souffle-t-il.

Max un Kenyan de 22 ans, agent de sécurité à Doha, travaille 14 heures par jour pour 400 euros par mois, soit 10 fois moins que le salaire moyen au Qatar. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

Max un Kenyan de 22 ans, agent de sécurité à Doha, travaille 14 heures par jour pour 400 euros par mois, soit 10 fois moins que le salaire moyen au Qatar. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

Max, un jeune Kenyan de 22 ans, est, lui aussi, agent de sécurité. Il est en service près du métro flambant neuf construit par les ouvriers migrants. « Ma vie est difficile, confie-t-il. Je travaille beaucoup, 14 heures par jour, pour un salaire mensuel de 1 490 riyals (400 euros). Ce n’est pas assez. Je m’attendais à une vie meilleure », explique Max. C’est en effet dix fois moins que le salaire moyen au Qatar. « Mais je n’ai pas le choix », conclut-il laconique. Le Qatar est la cible de critiques concernant le traitement des travailleurs migrants employés notamment sur les chantiers de la Coupe du monde 2022. Officiellement, il y a eu trois décès dans les huit stades du Mondial. Mais, selon un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT), ce sont au moins 50 travailleurs qui sont morts dans des accidents du travail en 2020. 

De nombreuses femmes migrantes travaillent dans les buildings de luxe, et certaines acceptent, sous couvert de noms d’emprunts, de dévoiler ce qui se passe dans le huis clos des appartements ou des maisons qatariennes. Ces « domestic workers », prennent en effet d’énormes risques en témoignant. Angela est Kenyane. Pour elle, le Mondial est un « monde parallèle. C’est un moment joyeux mais pas pour tout le monde, confirme-t-elle. On ne va pas en profiter, on n’en fait pas partie, on n’a pas le temps ». Car leurs journées dans les riches familles qatariennes sont infernales. « Nettoyer, cuisiner, repasser, soigner, faire du babysitting…, énumèrent Angela et sa compatriote Berenice. On se lève à 4h30 du matin pour préparer les enfants pour l’école, faire le petit déjeuner de toute la famille ».   

« Le contrat dit qu’on est supposé travailler 8 ou 10 heures mais on travaille 13, 14, jusqu’à 16 heures ! »

Angela et Bérénice, des domestiques kényanes

à franceinfo

Elles confient toutes les trois être éreintées et maltraitées. « Un jour j’ai été malade, vraiment très mal. Je devais prendre des médicaments au moment des repas mais je n’avais pas de nourriture. Je suis restée dans mon lit pendant deux jours et mes employeurs n’ont même pas ouvert la porte de ma chambre. Ils s’en fichaient, ils ne sont pas venus vérifier si j’étais encore vivante ou morte », s’indigne Bérénice. Leslie, une autre domestique venue du Kénya, raconte qu’elle voulait assister aux funérailles de sa grand-mère qui l’a élevée. « Je leur ai demandé la permission de rentrer au pays. Ils ont dit non et je ne pourrai jamais oublier cela ».

Beaucoup sont à bout, épuisées, en détresse. « C’est pour ça qu’il y a autant de femmes domestiques qui s’échappent, parce qu’elles subissent trop. Alors elles fuient. Avec le risque d’être expulsées. Tu viens dans ce pays pour travailler et tu découvres que ce n’est pas ce à quoi tu t’attendais ».  

« Certaines sont battues, d’autres violées ! Certains nous disent : ’Tu es mon esclave’! »

Leslie, domestique kényane

à franceinfo

« Ils ne comprennent pas ce qu’est une travailleuse domestique, déplore Leslie. Pour eux, c’est : ‘je te donne de l’argent alors tu es mon esclave, tu m’appartiens. Peu importe ce que je te demande, tu dois le faire, et ne poser aucune question, tu n’as aucun droit’. » Et aucune vie privée. « Quand vous allez à l’hôpital, ils viennent avec vous, il n’y a aucune intimité entre nous et le médecin », se désole Berenice. « Le gouvernement a fait des lois mais ils les ignorent, ils font ce qu’ils veulent, conclut Angela. Si vous restez jusqu’au bout de votre contrat c’est-à-dire deux ans,  normalement il y a une prime, mais beaucoup ne la verse pas. Et si vous vous plaignez aux autorités, ils ne vous écouteront pas et vous serez expulsée ». Rien ne change, constatent les trois femmes.  

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Pourtant une réforme du travail a bien été initiée en 2017, censée améliorer le sort des travailleurs migrants. Elle promettait entre autres, l’instauration d’un salaire minimum, l’interdiction du travail en extérieur aux heures les plus chaudes et surtout, l’abolition de la « kafala », ce système qui impose à tous les travailleurs migrants non qualifiés d’avoir un sponsor à l’intérieur du pays, généralement leur employeur, responsable de leur visa et de leur statut légal. Une porte ouverte à tous les abus. Impossible, par exemple, de changer d’emploi ou de quitter le pays sans l’accord de l’employeur.  

Mais cette réforme reste inachevée et lacunaire, dénonce Amnesty International. Sa mise en vigueur est un défi dans la société qatarienne, reconnaît Marie-José Tayah du bureau de l’OIT à Doha. « Ces réformes coûtent trop cher aux entreprises, il y a beaucoup de lenteurs en termes d’application », explique-t-elle, évoquant une « riposte des compagnies et aussi de quelques hommes politiques ou de représentants au Qatar ». Mais le gouvernement a demandé à l’OIT de rester jusqu’à la fin de 2023, donc une année après la Coupe du monde pour les aider à mettre en vigueur ces réformes-là, ajoute Marie-José Tayah, selon qui, la création d’un bureau permanent de l’OIT à Doha est aussi en cours de négociation.


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