Violences faites aux femmes: les Iraniennes face au régime

En cette journée mondiale pour l’élimination des violences faites aux femmes, la situation des Iraniennes continue d’alarmer. Au sein d’un régime qui s’est fondé sur la soumission de la figure féminine, les femmes font face à la discrimination dans l’espace public, qui se propage aussi au sein du foyer. Mais malgré ces violences et ces injustices, une majorité de femmes iraniennes n’acceptent pas de s’assujettir aux règles qui leur sont imposées.  

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Le 20 septembre, Nika Shakarami, jeune Iranienne de 16 ans, est portée disparue après avoir manifesté contre le régime dans les rues de Téhéran. L’étudiante est retrouvée morte, nez et crâne fracassés, puis enterrée le jour de son dix-septième anniversaire, le 1er octobre. Selon un certificat rédigé par le médecin légiste et consulté par BBC Persian, Nika a été violée et torturée à plusieurs reprises pendant sa détention, et est décédée suite aux nombreuses blessures causées par un objet lourd. Une version démentie par les autorités, qui prétendent que la jeune femme se serait jetée d’un toit. Depuis, Nika Shakarami est devenue l’un des visages, aux côtés de ceux de nombreuses autres jeunes femmes tuées lors des manifestations, de la lutte contre le régime islamique et contre ses lois discriminatoires envers les femmes. 

Selon l’ONG Iran Human Rights, depuis 2010, 185 femmes ont été condamnées à mort puis exécutées en Iran, où la peine de mort est légale. Depuis la révolution islamique de 1979, le régime en place a centré son idéologie autour de la charia, et au niveau juridique, considère les femmes « comme la moitié des hommes », indique Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine iranienne.

La discrimination contre les femmes est donc depuis devenue institutionnalisée et organisée, inscrite dans des « lois misogynes qui placent les femmes au rang de citoyennes de seconde zone », appuie Asal Bagheri, sémiologue et enseignante-chercheuse à Cergy Paris université. « Quand vous êtes une fille en Iran, votre vie commence par des obligations et ces obligations sont des violences », assène Claire Galliot, franco-iranienne et conseillère municipale à Issy-les-Moulineaux.

Un système sexiste jusqu’à sa racine, qu’une partie du peuple iranien fustige, de manière frontale ou plus silencieuse, depuis des années. Mais cette contestation contre l’humiliation, la brutalité et la cruauté d’un régime envers ses femmes et ses citoyens s’est largement accélérée en l’espace de deux mois. Les scènes de révoltes nationales s’enchaînent, après l’annonce de la mort de Masha Amini en septembre, et témoignent de la soif d’égalité des Iraniennes, et du rejet de plus en plus total contre une législation discriminatoire. Avec, comme figure de proue du soulèvement, les femmes et la jeunesse. « Pour moi, on assiste actuellement à une révolution humaniste, et le symbole de cette révolution, ce sont les femmes », assure Azadeh Thiriez-Arjangi, philosophe et enseignante à Sciences Po Rennes.

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Des violences sexistes inhérentes au système islamique iranien

« Il y a des discriminations sexistes partout dans le monde, mais en Iran, elles sont d’une autre nature parce qu’elles sont sacralisées au nom de Dieu et donc encouragées », souligne Chahla Chafiq. En Iran, les violences faites aux femmes font en effet partie intégrante de l’organisation étatique du régime. « Quand on parle de violences sexuelles en France, on sait qu’il y a un État protecteur qui dans son discours politique condamne les violences faites aux femmes. En Iran, ce n’est pas le cas », explique Azadeh Thiriez-Arjangi.

Cette condition des femmes n’a pas toujours été ainsi. La République islamique a remplacé un siècle de modernisation progressive qui garantissait un certain nombre de droits civiques aux femmes. « Avant la révolution, les femmes avaient une vraie présence dans l’espace public, elles avaient un accès relativement facile à l’école, elles pouvaient exercer le métier de juge, bien que ces droits et d’autres fussent surtout effectifs dans les milieux urbains. Mais avec l’arrivée des islamistes au pouvoir, toutes ces avancées ont été abolies », relate Chahla Chafiq. Comme l’explique Asal Bagheri, le droit de la famille a particulièrement été modifié après 1979 : « Si une Iranienne est mariée, elle ne peut pas sortir du pays sans l’autorisation de son mari. Puisqu’elle est considérée comme la moitié de l’homme, elle touche la moitié de l’héritage. »

Après l’instauration de la République islamique, la loi du Talion ainsi que la répudiation ont été mises en place, cette dernière donnant presque systématiquement à l’homme le droit de garde des enfants en cas de divorce. « Si une femme iranienne est victime de violences conjugales, elle doit supporter son époux violent, ou risquer de perdre la garde de ses enfants s’ils divorcent », affirme Claire Galliot. Un divorce qui ne peut d’ailleurs avoir lieu qu’avec l’accord du mari. « La mère n’a pas le droit d’avoir accès au compte en banque de son enfant ou de l’alimenter. C’est toujours au père de décider de tout », poursuit la conseillère municipale.

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L’inégalité entre les hommes et les femmes est légitimé jusqu’à la peine de mort. Comme le démontre Azadeh Thiriez-Arjangi, si un homme tue un autre homme, il sera condamné à mort mais pourra payer une compensation financière (souvent extrêmement onéreuse) à la famille du défunt pour éviter d’être exécuté. En revanche, quand un homme tue une femme, c’est à la famille de la défunte de payer la moitié de la somme pour faire condamner à mort le meurtrier. « Ils font en sorte que la famille de la femme décédée fasse partie du crime et devienne à la fois victime et coupable », déplore la philosophe.

La femme présentée comme un objet de tentation

De cette façon, pour asseoir son autorité, le pouvoir islamique a défini son idéologie autour du patriarcat et de la « négation de la figure de la femme », selon Azadeh Thiriez-Arjangi. Comment ? « En attaquant son corps, puisqu’à partir de 7 ans, le corps d’une femme ne lui appartient plus », rapporte l’enseignante. Sept ans, l’âge à partir duquel les filles sont obligées de porter le foulard dans l’espace public et à l’école.

Comme le décrit Chahla Chafiq, « avec l’obligation du port du voile, le corps des femmes est identifié comme un lieu de pêché, de faute. La femme non-voilée passe pour un objet sexuel à la portée des hommes. » Les autorités diffusent quotidiennement des images de propagande pour promouvoir leurs règles, notamment des publicités autour du voile. Par exemple, une image décrite par la sociologue iranienne montre « d’un côté un bonbon couvert, et de l’autre, un bonbon à moitié découvert autour duquel des mouches bourdonnent. La femme non-voilée, c’est ce bonbon découvert ». Pour l’écrivaine, la portée psychologique de ce type de représentation est colossale : « Ça veut dire que la femme sans voile mérite qu’on l’atteigne dans son intégrité physique. Et l’homme est présenté comme une mouche, comme un animal qui ne peut pas se contrôler. C’est une insulte pour les femmes et les hommes ».

C’est précisément pour cela que les vidéos actuelles montrant des femmes iraniennes en train de brûler ou enlever leur foulard symbolisent leur volonté de « dire non à la répression misogyne qu’elles subissent », rappelle Claire Galliot.

Pourtant, si la brutalité à l’encontre des femmes est si spécifique en Iran, c’est parce que cette discrimination institutionnelle est présente au sein du foyer et à dans l’espace public. Comme tente de le faire comprendre Azadeh Thiriez-Arjangi, « dans d’autres pays, si une femme a un conjoint violent, il y a une possibilité pour elle d’essayer de s’en sortir, de se faire accompagner, d’être recueillie par une association. Mais quand c’est dans une société hostile, où la loi de la charia est partout, où allez-vous ? Vous quittez votre pays ? Les institutions qui sont censées protéger sont tellement corrompues qu’il n’y a aucun refuge, aucune issue pour les Iraniennes. » 

Les Iraniennes, résistantes face aux violences

Malgré tout, au fil des années, les femmes ont toujours lutté pour retrouver leur droit confisqué, comme l’indique Asal Bagheri. « Même si les lois sont en leur défaveur, les Iraniennes n’ont jamais reculé. Elles ont pris les rues et l’espace public, et la République islamique n’a pas pu les empêcher d’avoir une vie moderne, surtout la nouvelle génération de jeunes femmes. Elles travaillent, elles conduisent, et par exemple, elles luttent tous les jours pour que leur voile soit repousser d’un millimètre. » Pour la sémiologue, ces femmes essaient de tout faire pour ne pas être victimes. Elles procèdent à une lutte de masse, une lutte silencieuse de tous les jours, où petit à petit, filles et femmes refusent de porter un foulard trop serré et se rendent à l’université avec des vêtements ou du maquillage qui leur auraient été interdits il y a encore quelques années.

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Asal Bagheri et Azadeh Thiriez-Arjangi s’accordent à dire que ces violences contre les femmes sont malgré tout devenues plus assumées, renforcées, avec l’arrivée au pouvoir d’Ebrahim Raïssi en 2021. Avec par exemple les renforcements des contrôles par la police des mœurs. C’est aussi pour cela que l’annonce de la mort de Mahsa Amini, après son arrestation par la police des mœurs pour un voile jugé « mal porté », a allumé la mèche d’une colère qui grondait depuis des décennies.

Car, comme le rappelle Claire Galliot, le combat des Iraniennes pour leurs droits a commencé bien avant le 16 septembre. Par exemple, en 2006, le mouvement « Un million de signatures » a vu de nombreuses activistes faire du porte-à-porte pour informer les Iraniennes de leurs droits et demander de signer une pétition qui réclamait des droits égaux entre hommes et femmes. Mais aujourd’hui, la contestation nationale prend une ampleur sans précédent puisque « nous sommes arrivés au sommet, au point de non-retour. Dans tout régime totalitaire, il y a un moment de silence pour digérer le choc. Puis on arrive à une phase de réveil où tout le monde ouvre les yeux », renchérit Azadeh Thiriez-Arjangi.

Des violences évidentes contre les femmes, subies également par les hommes

Le réveil du peuple est collectif, réunissant femmes et hommes. « En Iran, la violence faite aux femmes a été bien plus grande que la violence faite aux hommes, puisque la symbolique du régime repose sur la figure de la femme. Mais la violence contre les hommes existe aussi. C’est pour cela que les hommes les plus jeunes se retrouvent dans ce que dénoncent les femmes aujourd’hui, parce qu’ils en souffrent aussi », assène Azadeh Thiriez-Arjangi. En effet, certaines restrictions vestimentaires ont également été imposées aux hommes dans le pays, comme l’interdiction de revêtir des bermudas ou des manches courtes à l’université.

Aussi, pour Claire Galliot, « Un régime qui inflige des violences aux femmes et qui humilie ses femmes, humilie aussi ses hommes ». Le mouvement de révolte actuel est selon elle la preuve que « malgré 43 ans de torture, les femmes iraniennes ne se sont pas découragées et sont maintenant rejointes par autant d’hommes qui viennent les soutenir et se révolter avec elles. »

Si le pays atteint un point de non-retour, c’est en partie parce que les hommes de la jeune génération ne cautionnent pas le modèle actuel. « Il y a bien sûr des hommes qui encouragent le contrôle des femmes. Mais on observe aussi une réaction notamment parmi les jeunes iraniens qui ont commencé à réfléchir et à se dire qu’eux aussi sont sous contrôle, eux aussi sont restreints dans leurs libertés. Il y a une vraie convergence des luttes dans le soulèvement en cours », soutient Chahla Chafiq.

Un exemple concret : « C’est toi l’obsédé, et moi la femme libre », l’un des nombreux slogans scandés par les manifestantes contre les mollahs, pour renverser la honte et l’humiliation vers eux. Depuis deux mois, les hommes contestataires tonnent ce message aux côtés des femmes, car eux aussi sont « réprimés dans leur dignité », poursuit l’écrivaine. 

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Une révolution pour l’égalité et la fin des violences

Alors ce mouvement de contestation national pourrait-il mettre fin à des décennies de violences faites aux femmes ? C’est en tout cas ce que veulent croire Claire Galliot et Azadeh Thiriez-Arjangi. « Pour moi, la jeunesse qui se révolte est assez intelligente pour construire un autre modèle, un autre pays, et instaurer l’égalité entre les hommes et les femmes », affirme la conseillère municipale franco-iranienne. « La racine culturelle de l’Iran est laïque. L’histoire de l’Islam en Iran est beaucoup plus brève que l’histoire de toute notre civilisation perse. Avec la sécularisation de la société et grâce à la jeunesse, l’égalité peut être atteinte, surtout que la partie la plus conservatrice de la population est vieillssante. », renchérit Azadeh Thiriez-Arjangi.

Pour l’heure, la répression des manifestants iraniens par les forces de l’ordre reste extrêmement soutenue. L’ONG Amnesty International relevait dès septembre de nombreuses violences liées au genre sur les femmes contestataires : des agressions sexuelles en empoignant leurs seins ou tirant brutalement leurs cheveux, des viols en détention… Le 11 novembre dernier, Yalda Aghafazli, jeune femme de 19 ans, s’est suicidée après sa sortie de détention. Dans un message audio publié par la BBC Persian, elle racontait à un proche avoir été torturée. La police iranienne a quant à elle parlé « d’overdose » pour justifier les causes de son décès, selon IranWire.

En cette journée de lutte contre violences faites aux femmes, un événement dédié à la question des Iraniennes a lieu au cinéma d’Issy-les-Moulineaux, en banlieue parisienne, où le film « Les nuits de Mashhad » (réalisé par Ali Abbasi et sorti en juillet 2022) sera diffusé, suivi d’un échange sur la situation des femmes en Iran entre Claire Galliot, Asal Bagheri et Azadeh Thiriez-Arjangi.


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