Guerre en Ukraine : comment la mémoire de l’Holodomor, cette famine provoquée par Staline, a façonné l’identité ukrainienne

C’est l’histoire d’une immense tragédie, fruit des atrocités du régime totalitaire soviétique. La Grande Famine de 1932-1933 a entraîné la mort de millions de personnes en République socialiste soviétique (RSS) d’Ukraine. Chaque année, sa mémoire est célébrée le dernier samedi de novembre. Cette fois-ci, il n’y aura pas de grands rassemblements, en raison des risques de bombardement, mais de nombreux Ukrainiens allumeront un cierge sur le rebord de leur fenêtre. Pendant une minute de silence, à 16 heures, samedi 26 novembre, ils se replongeront au début du XXe siècle.

A la fin des années 1920, le dirigeant soviétique Joseph Staline lance la collectivisation forcée afin de supprimer la propriété privée et d’ouvrir des fermes d’Etat (kolkhozes). Un choc social, politique, anthropologique et économique. L’agriculture est en déliquescence, les prélèvements sur les récoltes augmentent de manière disproportionnée, les terres et la production (céréales, viandes…) sont confisqués. En conséquence, des famines éclatent au Kazakhstan (1,4 million de morts, le quart de la population) et dans plusieurs régions de Russie (1,5 million de morts), comme la Volga ou le Caucase du Nord.

Les actes de protestation et les tentatives de contourner les confiscations se multiplient. A partir de juillet 1932, « Staline se rend compte que l’Ukraine, en particulier sa paysannerie, est le môle de la résistance à sa politique », explique l’historien Nicolas Werth, spécialiste de la période et auteur des Grandes Famines soviétiques. Fait remarquable, même des cadres du Parti communiste refusent le plan de livraisons en céréales obligatoires (des khlokozes à Moscou), synonyme de suicide dans un pays déjà exsangue.

Le pouvoir central soviétique décide alors « d’aggraver encore cette famine, intentionnellement, pour des raisons politiques ». L’objectif est de briser la résistance locale. Et la suite, d’une folie sans nom, vaut à l’épisode le nom d’Holodomor, un terme ukrainien qui signifie littéralement « extermination par la faim ».

« Les villages affamés sont isolés avec cordons de troupes, et en janvier 1933, les paysans ont l’interdiction de gagner les villes. » Quand ils y parviennent, c’est le plus souvent pour y mourir. Muni d’un Leica, l’ingénieur autrichien Alexander Wienerberger est parvenu à transmettre quelques clichés pris à Kharkiv, capitale d’alors. « En tout et pour tout, nous avons donc 26 clichés pour documenter visuellement quatre millions de morts », résume Nicolas Werth.

L'Autrichien Alexander Wienerberger, installé à Kharkiv (Ukraine) en 1933, est parvenu à transmettre des images de la Grande Famine provoquée par Staline. (ALEXANDER WIENERBERGER / MUSEE NATIONAL DE L'HOLODOMOR)

L'Autrichien Alexander Wienerberger, installé à Kharkiv (Ukraine) en 1933, est parvenu à transmettre des images de la Grande Famine provoquée par Staline. (ALEXANDER WIENERBERGER / MUSEE NATIONAL DE L'HOLODOMOR)

Environ 3,2 millions de personnes meurent de faim entre janvier et juillet. Après avoir confisqué les récoltes, les autorités mènent des fouilles impitoyables chez les habitants, à la recherche du moindre grain. Une partie de la population meurt à petit feu, dans des conditions atroces. « Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre et j’ai vu qu’ils emmenaient des voisins au cimetière », raconte Olena Gurtovenko – âgée de 4 ans au moment des faits – dans un entretien au média Suspilne. « La main d’un homme bougeait encore, mais on le conduisait déjà à la fosse commune. » Un simple exemple, parmi les milliers de témoignages recueillis par les historiens. Ces années noires ont vidé les campagnes, dans le plus grand anonymat.

Si l’intention criminelle de Staline ne fait aucune doute, le qualificatif de « génocide » a fait l’objet de débats nourris. « Les Ukrainiens représentent 92% des morts, contre 8% de juifs, Polonais et Allemands », explique Nicolas Werth. « Staline visait-il les Ukrainiens en tant qu’Ukrainiens ou en tant que paysans révoltés ? » Un « faux débat », évacue toutefois l’historien, qui plaide pour une reconnaissance du caractère génocidaire de cette famine organisée.

« Il y a un désaccord de fond. Les historiens russes traitent cet épisode comme une variante régionale des famines soviétiques. Les Ukrainiens soulignent sa spécificité. »

Nicolas Werth, historien de la période soviétique et président de « Mémorial France »

à franceinfo

A Moscou, les chercheurs récusent le caractère ethnique de cette famine provoquée, en citant d’autres exemples contemporains dans l’espace soviétique. Mais « l’historiographie russe actuelle se penche uniquement sur les problématiques politiques de pouvoir et de gouvernement », déclare Vitalii Ohienko, historien à l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, basé à Kiev. « Elle néglige totalement les témoignages de survivants ukrainiens, ce qui change fondamentalement les choses », insiste l’auteur de The Holodomor and the Origins of the Soviet man.

Ces désaccords se sont encore aggravés quand les responsables politiques se sont emparés du sujet. Si l’Ukraine a affronté d’autres grandes famines (1921 et 1946-1947), l’Holodomor est aujourd’hui la pièce maîtresse de l’identité ukrainienne post-soviétique. « Peu de politiciens en parlaient encore dans les années 1990, car ils étaient encore issus du cadre soviétique », explique Vitalii Ohienko. Par ailleurs, « il fut un temps où ces sujets étaient tabous » et « où les gens préféraient ne pas y penser, parce que c’était douloureux. »

Après une première journée de commémoration organisée en 1993, il faut attendre dix ans pour que le Parlement ukrainien le déclare comme génocide, « à une très courte majorité », rappelle Nicolas Werth, « en raison de la forte opposition pro-russe ». Deux ans après la « révolution orange » de 2004, le président Viktor Iouchtchenko fait adopter une loi pour perpétuer la mémoire des victimes de la famine, et punir ceux qui en contesteraient le caractère génocidaire. Le mémorial de l’Holodomor fait son apparition.

En toile de fond, une rivalité avec le parti prorusse de Victor Ianoukovitch. Mais « beaucoup d’historiens se sont élevés contre cette instrumentalisation dès les années 2000 », souligne Nicolas Werth. D’autant que les plus grands partisans de cette politique mémorielle se trouvaient notamment à l’Ouest, épargné par la famine en question. Cette mémoire « est passée d’une mémoire familiale à une mémoire nationale », déclare pour sa part Yana Hrynko, responsable du département des expositions au musée national de l’Holodomor.

Tout en déboulonnant les statues de Lénine pour « décommuniser » le pays, les autorités ont fait fleurir les monuments et les plaques commémoratives de l’Holodomor. Au mois de novembre 2021, 85% des Ukrainiens interrogés (hors Donbass, toutefois) le considéraient comme un « génocide », selon une enquête de l’institut ukrainien Rating, contre 58% dix ans plus tôt. En écho aux événements politiques, un bond a été observé après la révolution de Maïdan, l’annexion de la Crimée et l’annexion déguisée d’une partie du Donbass.

De l’autre côté de la frontière, ce grand tabou de l’histoire soviétique n’a jamais été levé, malgré un court moment de libération de la parole, lors de la « Perestroïka ». Les exactions staliniennes, d’ailleurs, sont de moins en moins critiquées en Russie, sous l’impulsion de l’ancien ministre de la Culture, Vladimir Medinski (2012-2020) et de la Société historique militaire. Dans les années 1990-2000, une vingtaine de pages des manuels de Terminale étaient encore consacrés aux répressions de masse. Il n’en reste plus que quelques lignes.

A Moscou, les célébrations de l’Holodomor sont désormais vécues comme une hérésie identitaire. Le pouvoir poutinien, en effet, cherche à s’inscrire en relais de la grandeur soviétique passée. « Le récit officiel russe n’accepte pas l’existence de l’Ukraine comme nation séparée », résume Yana Hrynko. Le 19 octobre, dans la ville occupée de Marioupol, un monument de la Grande Famine a été démantelé à l’aide d’un camion-grue.

« Les autorités russes comprennent que l’Holodomor est lié à l’identité ukrainienne et que sa mémoire est en conflit avec l’identité russe ou soviétique. »

Vitalii Ohienko, historien à l’Institut ukrainien de la mémoire nationale

à franceinfo

Une décision motivée par la volonté de supprimer le symbole d’une « désinformation d’Etat », selon une représentante locale d’occupation. Pour Kiev, ce déni est la preuve que le pouvoir russe veut détruire l’identité ukrainienne. Ce qui fait glisser les accusations de « génocide » contre la Russie de Poutine, et plus seulement l’URSS. En avril, ce terme avait été employé par Volodymyr Zelensky après la libération de Boutcha, sans être repris par ses homologues occidentaux.

Le bombardement des champs et les menaces qui ont plané sur les récoltes, cet été, ont relancé les parallèles avec les années 1930. « Au départ, Staline avait pour ennemis les paysans riches et puis ce fut l’ensemble du peuple ukrainien, poursuit VitaliI Ohienko, Poutine, lui, a d’abord parlé de nationalistes ou de nazis, avant de s’en prendre à toute la société ukrainienne. » Dans cette logique, le musée national de l’Holodomor est devenu un haut lieu des visites officielles. La présidente grecque, Ekaterini Sakellaropoulou, y a déposé vendredi des épis de blé.

Le monument commémoratif de l'Holodomor à Kiev (Ukraine), le 27 novembre 2021. (UKRAINIAN PRESIDENCY / HANDOUT / ANADOLU AGENCY / AFP)

Le monument commémoratif de l'Holodomor à Kiev (Ukraine), le 27 novembre 2021. (UKRAINIAN PRESIDENCY / HANDOUT / ANADOLU AGENCY / AFP)

Dans un contexte de guerre, l’histoire est également le relais de visées politiques. Cette année encore, la Rada ukrainienne appelle les parlements du monde entier à reconnaître cette grande famine comme un génocide du peuple ukrainien. « La Russie était et reste un criminel qui juge un génocide acceptable pour atteindre ses objectifs« , soulignait le Premier ministre Denys Shmyhal, lors d’une réunion de travail préparatoire aux commémorations. Les élus roumains ont adopté cette résolution, jeudi, et le Bundestag allemand prévoit un vote la semaine prochaine.

Cela porterait à 20 le nombre de pays membres de l’ONU à reconnaître ce génocide. En France, cette mémoire est encore timide. La seule plaque commémorant l’épisode se trouve à Senlis (Oise), ville qui a noué des liens historiques avec l’Ukraine. Une proposition de loi avait été rédigée en 2006 pour reconnaître le génocide, mais la question n’a plus jamais été abordée. « La France a l’opportunité de corriger cette erreur », estime Yana Hrynko. « C’est l’occasion pour elle de reconnaître l’Ukraine comme une nation indépendante et émancipée. »


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