Biodiversité : quatre questions sur la COP15 de Montréal, un sommet crucial pour enrayer cette crise majeure

C’est l’autre rendez-vous crucial de l’année pour l’environnement, quelques semaines après la Conférence des Nations unies sur le climat. Les pays membres de la Convention sur la diversité biologique se réunissent du mercredi 7 au lundi 19 décembre à Montréal (Canada) pour la COP15.  L’érosion de la biodiversité, une crise aussi dangereuse pour les sociétés que le réchauffement climatique, figure au cœur des sujets sur la table. Franceinfo vous résume les enjeux autour de cette conférence en répondant à quatre questions.

Pourquoi faut-il se préoccuper de la biodiversité ?

La biodiversité recouvre l’ensemble des organismes vivants et des milieux naturels. La situation est grave. Un million d’espèces sont menacées d’extinction et 75% des espaces naturels sont altérés par les activités humaines, selon la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes), l’équivalent du Giec sur les questions de biodiversité. Les principales causes de cette situation sont l’expansion des terres agricoles et urbanisées, la pêche, la chasse, la récolte de bois, le réchauffement climatique, les pollutions, notamment aux pesticides et les espèces invasives. 

« Nous sommes en train de tuer une bonne partie des êtres vivants sur la planète alors que nous en dépendons complètement pour énormément de services », résume Tatiana Giraud, biologiste à l’université Paris-Saclay et professeure au Collège de France. Ils permettent ainsi aux êtres humains de se nourrir, de boire une eau potable, de respirer un air sain et d’être en bonne santé. Ils constituent également des alliés précieux dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Pour le moment, la communauté internationale a échoué à enrayer cette crise. Aucun des objectifs fixés à Aichi (Japon) en 2010 n’a été tenu, expliquait le cinquième rapport sur les Perspectives mondiales de la diversité biologique (PDF) publié par les Nations unies dix ans plus tard.

Quels sont les objectifs des négociations ?

Les négociations doivent à aboutir à des accords sur trois grands dossiers :

Le cadre global. Il doit prendre le relais des objectifs d’Aichi pour la période 2020-2030. Ces objectifs sont déclinés en une vingtaine de cibles, parmi lesquelles on retrouve notamment la mise en place de zones protégées sur 30% du globe, la restauration de 20% des espaces dégradés ou encore la diminution des subventions néfastes à la biodiversité, comme celles qui financent le recours aux pesticides dans l’agriculture ou la pêche industrielle.

« Ce cadre a été bien travaillé, nous attendons les arbitrages finaux. Nous souhaitons que cet accord soit l’équivalent de l’accord de Paris pour le climat », explique Sébastien Moncorps, directeur du comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Pour Paul Leadley, écologue à l’université Paris-Saclay et habitué des négociations internationales depuis 2010, il est essentiel de prendre des mesures plus larges que la création de zones protégées. « Nous avons mis beaucoup de choses en place ces dernières années, mais il y a eu une augmentation de toutes les pressions : habitats détruits, changement climatique, pesticides, espèces invasives », déplore-t-il.

Au-delà de la définition des objectifs, les observateurs seront particulièrement attentifs à la précision des critères retenus et aux moyens mis en place pour les contrôler. Comme pour le climat, ces accords sont non contraignants, pour des raisons de souveraineté nationale. « Côte scientifique, nous mettons beaucoup d’espoir dans un meilleur suivi. Nous espérons qu’il y aura, comme pour la Convention climat, des indicateurs et des observations pour voir si nous sommes sur le bon chemin », confie Paul Leadley. « Même si les négociations se déroulent comme dans un rêve, il y aura toujours cette interrogation sur la mise en œuvre », affirme Philippe Grandcolas, écologue et directeur de recherche au CNRS.

Le partage des avantages. Derrière cette formule se trouve une épineuse question. Aujourd’hui, les séquences génétiques de certaines espèces sont utilisées par des entreprises, souvent venues de riches pays développés, pour fabriquer des médicaments, des cosmétiques et d’autres produits. L’objectif de cette négociation est de trouver un moyen de partager les bénéfices avec les pays où vivent ces espèces animales ou végétales, en majorité des pays pauvres. Outre l’aspect marchand, il existe aussi un enjeu scientifique d’accès aux données.

Moins central, le débat sur le partage des avantages n’en reste pas moins important. « Pas mal de pays conditionnent leur accord sur le cadre global à un accord sur ce sujet », relève Paul Leadley.

Les financements internationaux. Enfin, comme pour le climat, le sujet des financements sera l’une des clefs des négociations. Aujourd’hui, les principales réserves de biodiversité se trouvent dans les pays en voie de développement. « Vous retrouvez, comme dans les COP climat, un clivage Nord-Sud où les pays du Sud disent : ‘On veut bien faire des efforts mais nous n’avons pas vos moyens financiers », résume Sébastien Moncorps, de l’UICN.

Le projet d’accord prévoit une enveloppe de 200 milliards de dollars par an (192 milliards d’euros), même si les besoins sont estimés par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité à 850 milliards (PDF) (820 milliards d’euros). Des chiffres à comparer avec la somme que nous coûteraient les services rendus par les écosystèmes (pollinisation, régulation du climat, purification de l’air et de l’eau, etc.) selon l’OCDE (contenu en anglais) : entre 125 000 et 140 000 milliards de dollars (120 à 135 000 milliards d’euros).

Secrétaire exécutive de l’IPBES, Anne Larigauderie résume : « Il faut un accord ambitieux, chiffré, avec des moyens pour aider les pays en voie de développement et une diminution des incitations néfastes pour la biodiversité. »

Pourquoi aucun chef d’Etat n’a-t-il été invité ?

Cette COP15 est organisée dans des conditions très particulières. Si elle devait avoir lieu en 2020 à Kunming, en Chine, la pandémie de Covid-19 a provoqué son report à deux reprises. La Chine, qui préside toujours l’événement, a refusé de l’organiser sur son sol en raison de sa politique drastique de lutte contre la pandémie. L’événement se déroulera donc à Montréal, où se trouve le siège de la Convention sur la diversité biologique.

Toutefois, le dirigeant du pays organisateur ne sera pas présent. Les relations entre le Canada et Pékin sont plutôt fraîches, tandis que Xi Jinping rechigne quitter son pays depuis 2020. Dès lors, aucune invitation n’a été adressée aux autres chefs d’Etat.

Les négociations ont-elles une chance d’aboutir ?

Les blocages constatés dans les sessions de négociations en amont de Montréal ont de quoi en refroidir plus d’un. « C’est difficile en ce moment avec l’Ukraine, qui nous focalise sur l’énergie », reconnaissait en octobre la secrétaire d’Etat chargée de l’Ecologie, Bérangère Couillard. Celle qui représentera la France à Montréal avec le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, regrette également l’absence des chefs d’Etat, dont la présence permet « d’aboutir à des choses plus ambitieuses en général ».

Impliquée dans les négociations préalables, Anne Larigauderie estime qu’« il est difficile d’être optimiste », « au vu du document tel qu’il existe aujourd’hui ». « Tout est discuté de manière très âpre, avec des propositions contradictoires. Beaucoup de pays sont opposés aux objectifs chiffrés », commente la secrétaire exécutive de l’Ipbes, qui rappelle que ces négociations menacent « des intérêts financiers très importants » sur les questions agricoles et alimentaires.

Pour Paul Leadley, l’issue de cette COP est « très imprévisible ». « Il y aura un accord. Sera-t-il ambitieux et bien chiffré ? Nous craignons que les ambitions du cadre global soient fortement diminuées, avec une disparition des objectifs chiffrés », poursuit l’écologue américain. Si la tendance n’est pas inversée, « le nombre d’espèces va continuer à décroître et la planète ne sera plus vivable, même pour nous », avertit Tatiana Giraud.


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