La Chine, confrontée à une flambée de cas depuis la fin du « zéro Covid », souffre-t-elle de son refus des vaccins étrangers ?

Seuls les vaccins chinois sont autorisés dans le pays, et aucun n’utilise l’ARN messager. Mais leur moindre efficacité n’est qu’un des éléments qui ont engendré la situation sanitaire actuelle.

Hôpitaux saturés, morgues surchargées, crématoriums débordés… Si la Chine ne publie plus de décompte des cas de Covid-19 et a adopté une définition très restrictive des décès liés au virus, qui fausse les chiffres, les images et témoignages montrent que le pays fait face à une vague dévastatrice depuis la fin, le 7 décembre, de sa politique « zéro Covid ». Après trois ans de tests incessants et de confinements drastiques, une large partie de la population se retrouve exposée au coronavirus pour la première fois. Et les conséquences sont bien plus dures que lors des vagues récentes en Europe.

Qu’est-ce qui distingue un Français d’un Chinois confronté au variant Omicron ? Les regards se tournent vers les choix de Pékin concernant la vaccination. Depuis le début de la pandémie, la Chine n’a autorisé que ses propres vaccins, dont aucun n’utilise l’ARN messager.

Les autorités affirment que 13 vaccins sont désormais disponibles en Chine, rapportait l’agence étatique Xinhua* le 26 décembre. Mais deux sont particulièrement utilisés : le Sinopharm, de l’Institut des produits biologiques de Pékin, et le CoronaVac, de l’entreprise Sinovac. Non autorisés dans l’Union européenne, ils font partie des quatre vaccins les plus administrés dans le monde (avec ceux de Pfizer/BioNTech et d’AstraZeneca), et figurent dans la liste approuvée par l’Organisation mondiale de la santé* (OMS).  

Mais des doutes existent sur leur capacité de protection. Au moment d’approuver le CoronaVac, l’OMS notait ainsi que les estimations sur son taux d’efficacité contre les formes symptomatiques « [variaient] de façon substantielle (…) pour des raisons peu claires », de plus de 80% à tout juste au-dessus de 50% selon les essais. Plus convaincant, le taux d’efficacité du Sinopharm lors des essais cliniques (78%) restait loin de celui des vaccins à ARN messager de Pfizer et Moderna.

Des fioles du vaccin CoronaVac dans une unité de production à Pékin, en Chine, le 6 janvier 2021. (ZHANG YUWEI / XINHUA / AFP)

Des fioles du vaccin CoronaVac dans une unité de production à Pékin, en Chine, le 6 janvier 2021. (ZHANG YUWEI / XINHUA / AFP)

L’expérience l’a confirmé depuis, en particulier chez les patients de plus de 60 ans, plus vulnérables. Une étude publiée dans la revue scientifique The Lancet*, fondée sur des données récoltées à Singapour entre février et septembre 2022 (après l’apparition du variant Omicron), observe que les personnes âgées ont 1,5 fois plus de risques d’être hospitalisées si elles ont reçu trois doses d’un vaccin chinois plutôt que trois injections des produits de Pfizer ou Moderna. Et elles présentent 1,9 fois plus de risques de développer une forme sévère de la maladie.

Une autre étude publiée dans The Lancet*, menée à Hong Kong entre décembre 2021 et mars 2022, conclut à une protection similaire contre les formes graves ou mortelles après trois doses du vaccin de Pfizer ou du CoronaVac. Mais elle relève un net écart d’efficacité pour les plus de 60 ans n’ayant reçu que deux doses (89,3% pour le vaccin americano-allemand, 69,9% pour le chinois).

Cet écart s’explique notamment par un point important : alors que Pfizer et Moderna utilisent l’ARN messager, les deux principaux vaccins chinois emploient, eux, une technique bien plus classique, le virus inactivé (qui sert notamment à fabriquer nos vaccins contre la grippe saisonnière). A ce jour, aucun vaccin à ARN messager n’a été autorisé en Chine. Les premières fioles du produit de Pfizer viennent d’y faire leur entrée, pour vacciner 20 000 expatriés allemands, rapporte Libération. Mais les offres de dons de flacons par des pays étrangers, dont les Etats-Unis, sont restées lettre morte.

« La question des vaccins est devenue une sorte de marqueur politique », explique à franceinfo Valérie Niquet, maîtresse de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique. Depuis son arrivée au pouvoir, le président Xi Jinping « a renforcé la volonté de projeter l’image de la Chine comme une grande puissance technologique, en train de rattraper l’Occident », souligne la spécialiste.

Une image mise à mal dans certains des pays qui ont reçu des doses de CoronaVac, dans le cadre de la « diplomatie du vaccin » de Pékin. Le Brésil, notamment, a décidé de l’abandonner en septembre 2021, pour commander d’autres produits plus performants. Mais en Chine, revenir en arrière et autoriser des vaccins étrangers serait dévastateur pour le régime. En attendant, selon le Financial Times*, les touristes chinois affluent dans la région administrative spéciale de Macao, seul territoire chinois avec Hong Kong où le vaccin de Pfizer est distribué au grand public.

Le type de vaccin utilisé n’est toutefois pas le seul facteur déterminant pour se préparer à une vague de Covid-19. Lorsque Hong Kong a vu les contaminations exploser au printemps 2022, le CoronaVac a protégé les personnes âgées contre les formes graves, dès lors qu’elles avaient reçu trois doses. Mais en Chine continentale, la vaccination est à la traine. Selon les derniers chiffres officiels communiqués fin novembre, seuls 65,8% des plus de 80 ans ont reçu au moins deux doses, et 40% une troisième injection. Chez les plus de 60 ans, ils sont 86,4% à avoir reçu deux doses.

« Ceux qui se sont fait vacciner sont les plus jeunes, qui devaient continuer à aller travailler. Pour le pouvoir, ce qui comptait, c’est que l’économie ne soit pas trop touchée. »

Valérie Niquet, spécialiste de la Chine

à franceinfo

« On considérait que les personnes âgées restaient chez elles, et que vacciner leurs enfants suffisait à les protéger », souligne Valérie Niquet. Dans l’optique d’une politique « zéro Covid », « tout ce qui compte est le nombre de contaminations », appuie Yanzhong Huang, spécialiste des questions de santé pour le groupe de réflexion Council on Foreign Relations, dans un article de The Lancet*. La Chine n’a donc pas eu « une approche proactive de la vaccination des personnes âgées », les plus à risque de mourir du Covid-19 mais aussi les moins exposées à la circulation du virus.

A ce manque de volontarisme s’ajoute une méfiance de la population. La façon dont a été lancé le vaccin Sinopharm, début 2021, n’a pas aidé : faute de données sur son efficacité chez les 60 ans et plus, il a été dans un premier temps réservé aux 18-59 ans. « Cela a entraîné un tollé, des gens affirmant qu’il n’était pas sûr pour les personnes âgées », raconte au New York Times* Siddharth Sridhar, virologue à l’université de Hong Kong.

Des habitants de Pékin attendent sous surveillance après avoir reçu un vaccin contre le Covid-19, le 15 janvier 2021, peu après l'ouverture de la vaccination à tous les Chinois. (NOEL CELIS / AFP)

Des habitants de Pékin attendent sous surveillance après avoir reçu un vaccin contre le Covid-19, le 15 janvier 2021, peu après l'ouverture de la vaccination à tous les Chinois. (NOEL CELIS / AFP)

Face à cette crainte d’un risque pour le public fragile, le bénéfice de la vaccination semblait mince tant que le virus ne circulait pas largement dans la population. Résultat, les Chinois les plus âgés sont peu vaccinés. Une situation qui tranche avec l’approche des pays sortis avec succès du « zéro Covid », comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui avaient préparé l’échéance en vaccinant massivement.

Depuis le revirement de Pékin, consécutif à des manifestations inédites contre les confinements, la vaccination est revenue au premier plan pour les autorités chinoises. Dans un avis (en mandarin) publié le 29 novembre, le gouvernement appelle à accélérer la campagne pour les personnes âgées. Pour y parvenir, il invite à cibler des lieux comme les maisons de retraite et à produire « des supports publicitaires faciles à comprendre » faisant la promotion des vaccins. Les autorités misent aussi sur des vaccins inhalés par le nez ou par la bouche, antidotes à la crainte des aiguilles, malgré un manque de données sur leur efficacité.

Mi-décembre, Pékin a également ouvert l’accès à une deuxième injection de rappel. Selon les chiffres officiels, 23,5 millions de doses ont été administrées du 8 au 23 décembre, contre 3,3 millions durant la quinzaine précédente. Il faudra bien cela, car les projections sur le bilan de la vague en cours sont alarmantes. Elle pourrait tuer 1,49 million de personnes en six mois, selon une étude de Harvard et de l’université de Macao* (non relue par des revues scientifiques). Un institut de l’université de Washington* prévoit, lui, 322 000 morts d’ici à avril, et un million sur toute l’année 2023.

Ces études soulignent néanmoins la possibilité d’éviter un bilan si lourd, en rétablissant des mesures sanitaires, en utilisant des traitements comme le Paxlovid et en améliorant la vaccination. Parmi les solutions suggérées par les scientifiques de l’université de Washington : « Passer à des vaccins à ARN messager ». Xi Jinping pourrait-il céder ? Michael Ryan, chargé de la gestion des situations d’urgence sanitaire à l’OMS, veut y croire. « Bien que nous ne soyons pas impliqués, nous pensons que des discussions sont en cours entre les autorités chinoises et au moins un des fabricants d’ARN [messager] pour homologuer leurs vaccins et les produire en Chine », déclarait-il lors d’une conférence de presse, le 21 décembre. Aucune annonce allant en ce sens n’a pour l’instant été faite.

* Les liens marqués par des astérisques renvoient vers des contenus en anglais.


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