Dérogation sur les néonicotinoïdes : « On a tout ce qu’il faut pour faire différemment », assure Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS

Un projet de décret a été soumis mardi à consultation par le ministère de l’Agriculture pour autoriser l’usage de néonicotinoïdes pour les cultures de betteraves sucrières et ce pour la troisième année consécutive. Ces insecticides sont jugés responsables de la mort des abeilles.

« Je ne comprends pas qu’on continue à faire des dérogations, alors qu’on a tout ce qu’il faut pour faire différemment », a assuré mercredi 4 janvier sur franceinfo Jean-Marc Bonmatin, chimiste et toxicologue, chercheur au CNRS. Pour lutter contre la jaunisse de la betterave, le gouvernement veut autoriser une année de plus l’usage de néonicotinoïdes. Jugés responsables de la mort des abeilles, ils avaient été bannis en 2018. Jean-Marc Bonmatin explique que, selon l’Anses, il existe « 22 alternatives aux néonicotinoïdes pour la culture de la betterave sucrière, dont quatre solutions sont applicables immédiatement ». 

franceinfo : L’industrie de la betterave sucrière affirme qu’il n’y a pas d’alternative efficace aux néonicotinoïdes. Est-ce que c’est vraiment le cas ?

Jean-Marc Bonmatin : Parmi les effets extrêmement délétères des insecticides néonicotinoïdes sur l’environnement, la biodiversité et même sur notre santé, on cite les maladies du spectre autistique. Et là, j’ai l’impression qu’on est en plein dedans. Parce qu’en 2021, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a sorti un rapport extrêmement détaillé qui nous donne 22 alternatives aux néonicotinoïdes pour la culture de la betterave sucrière, dont quatre solutions sont applicables immédiatement. Donc, je comprends mal qu’on nous dise encore aujourd’hui, il faut faire des traitements préventifs contre la jaunisse de la betterave – il s’agit bien de traitements préventifs car on ne sait même pas si le puceron va arriver ou pas – alors que ces produits sont extrêmement nocifs pour l’environnement, la biodiversité, et même notre santé. Sur le principe même, je ne comprends pas qu’on continue à faire des dérogations, alors qu’on a tout ce qu’il faut pour faire différemment. 

Peut-être que ces solutions alternatives sont moins faciles à utiliser, qu’elles demandent plus de temps et que le rendement serait moins important. Est-ce que cela peut être une piste d’explication ?

Là, on sort du domaine de l’écologie, de la préservation de l’environnement, de la santé et de la biodiversité pour rentrer dans le domaine économique. Et effectivement, ces alternatives demandent un peu plus de travail, un peu plus de surveillance. Ce n’est plus du traitement bête et méchant préventif dès le semis, c’est-à-dire que le traitement est fait au moment où l’on sème sans même savoir s’il va y avoir une attaque de pucerons ou pas. C’est comme si on prenait des antibiotiques dès le mois de septembre jusqu’au mois d’avril en se disant, ‘je vais bien attraper une rhinopharyngite’. Là, c’est pareil, ça ne doit pas être automatique. Je comprends que ce soit plus facile et que ce soit certainement plus rentable. Mais il faut mesurer aussi les avantages et les inconvénients. Il peut y avoir des avantages économiques pour la profession des betteraviers. Mais il peut y avoir aussi des désavantages catastrophiques pour l’environnement, la biodiversité et notre santé. 

Selon vous, les solutions existent et il y aurait moins d’effets secondaires que ceux que vous venez de décrire pour les néonicotinoïdes ?

Les néonicotinoïdes ont été interdits à juste raison pour toutes les cultures, sauf justement la betterave. Les autres corporations agricoles s’en sont très bien sorties. Ils ont réussi à faire autrement. Je comprends assez mal comment les betteraviers seraient moins doués que les autres pour mettre en place les alternatives qui existent déjà.

L’argument des betteraviers est de dire que c’est une dérogation très précise, limitée dans le temps, à un seul type de culture, en raison d’une problématique très particulière sur la betterave sucrière dont la récolte a été très endommagée ces dernières années. Est-ce que cela aurait quand même un impact sur la biodiversité et la santé ? 

Quand vous traitez un champ de betteraves, vous le polluez pour au moins cinq ans, jusqu’à peut-être même 30 ans sur certaines molécules qui sont extrêmement persistantes. Et il ne faut pas imaginer que les molécules restent à l’endroit où vous les avez dissimulées. Elles sont transportées par les phénomènes de pluie, de ruissellement. Et elles vont contaminer tout l’environnement qu’il y a alentour, avec des effets extrêmement catastrophiques sur la biodiversité notamment. On parle beaucoup des abeilles. Mais il y a tout le reste qui se trouve derrière les abeilles.


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