Brésil : derrière le saccage de Brasilia, un « complotisme électoral » décrypte Tristan Mendès-France

Le président Lula les a qualifiés de « putschistes » et de « vandales fascistes » : les émeutiers qui ont envahi les principaux lieux du pouvoir au Brésil dimanche 8 janvier (Cour suprême, Congrès, palais présidentiel) tirent plutôt leurs idées d’une « bouillie complotiste » considère de son côté Tristan Mendès France, collaborateur à l’Observatoire du conspirationnisme et coanimateur du podcast Complorama sur franceinfo. Entre la dénonciation des « élites mondialistes » représentés par Lula et ses soutiens ou la croyance en un « grand soir » avec l’intervention de l’armée pour déposer un président qu’ils estiment illégitime, les idées semblent se rapprocher de celles des émeutieurs du Capitole aux Etats-Unis. 

franceinfo : En quoi croient les partisans de Jair Bolsonaro, l’ex-président d’extrême droite battu à la présidentielle par le candidat de gauche, Luiz Inacio Lula da Silva 

Tristan Mendès France : Je crois qu’ils ont été nourris par le premier intéressé : Jair Bolsonaro lui-même a exprimé des doutes sur l’intégrité du processus électoral, notamment des machines de vote électronique. Il avait même émis des doutes sur l’intégrité des résultats en 2018, même s’il avait été élu, sous-entendant qu’il aurait du être élu plus largement, en poussant l’idée de ce que j’appelle le « complotisme électoral ». Et tout au long de son mandat, il a continué d’alimenter cette fantasmagorie complotiste, notamment lors du jour de l’indépendance en septembre 2021. Il avait dit que seul Dieu pourrait le retirer du pouvoir et surtout, il commençait déjà à attaquer le Congrès et la Cour suprême, en disant qu’il y avait une charge politique de ces deux institutions contre lui, ce qui avait été largement repris dans les manifestations. 

>> Présidentielle au Brésil : le complotisme au service de Jair Bolsonaro dans le podcast « Complorama »

Ce complotisme électoral s’est focalisé plus spécifiquement sur les appareils de vote électronique. Le ministre de la Défense lui-même a intenté une action contre ces appareils en jetant la suspicion sur les codes informatiques présents dans ces appareils. Ce qui a ensuite été relayé par un colonel bolsonariste. « We want the source code » (« Nous voulons le code source ») est devenu une sorte d’étendard, de phrase de ralliement, induisant la volonté d’annuler les élections et d’arrêter les « traîtres », faire payer ces élites globalistes qui auraient fomenté dans l’ombre ce qu’ils perçoivent comme un coup d’État. 

Il faut donc y voir la dénonciation d’un « grand complot mondial » ? 

Oui, même si ce n’est pas toujours facile de savoir quelles sont les personnes visées. Il y aurait des entités qui auraient comploté contre la nation brésilienne et qui seraient à la fois des agents de l’étranger, des élites globalistes qui auraient pu agir depuis les Etats-Unis ou ailleurs dans le monde. Et puis des agents de l’intérieur, Lula lui-même, ses soutiens, ou les figures progressistes du pays. D’après les soutiens de Jair Bolsonaro, les médias qui ne leur sont pas favorables sont aussi soumis soit à « l’État profond » brésilien soit aux élites globalistes qui ont un agenda pour détruire les souverainetés nationales et mettre en place un « nouvel ordre mondial ». C’est un peu comme aux Etats-Unis avec le mouvement « Stop the steal », lors de l’élection présidentielle de 2020. Il y a un parallèle évident dans la mécanique complotiste entre ces deux moments.

« Il y a la même rhétorique qu’aux Etats-Unis, cette idée d’arrêter les traîtres avec ce rêve d’un grand soir, là aussi avec le soutien des militaires. »

Tristan Mendès-France

à franceinfo

Justement, quelles sont les attentes des bolsonaristes vis-à-vis de l’armée ?

Ils y croient à fond. Une vidéo a tourné dimanche soir où l’on voit que même lorsque les militaires sont intervenus sur les lieux de pouvoir, ils se retrouvent acclamés par les émeutiers, qui pensent qu’ils viennent appuyer leurs revendications et conforter ce renversement ou ce « rétablissement » de Bolsonaro. C’est assez fascinant de voir le décrochage avec le réel de cette population. Comme pour les émeutiers du Capitole, les Qanon et autres complotistes d’extrême-droite, il y a cette fantasmagorie que l’armée va venir sauver leur héros. 

Il y a donc une vision assez « messianique » de l’ancien chef de l’État ?

Il y a un côté fortement religieux. Trump comme Bolsonaro ont comme soutiens des gens profondément religieux, notamment du côté des églises évangéliques. Au Brésil, on a vu certains émeutiers prier dans les lieux de pouvoir qu’ils venaient de saccager. On retrouve donc un côté un peu messianique, un peu christique. Face au saccage, il y a aussi d’autres théories complotistes intéressantes. Quelques heures après les événements, on a vu apparaître des discours complotistes visant à expliquer que les émeutiers avaient été provoqués par des agents infiltrés pour décrédibiliser ce « souffle démocratique » qui se serait déclenché pendant les émeutes. Les personnes qui ont dégradé ne seraient donc pas des émeutiers. C’est aussi ce que l’on a vu aux Etats-Unis, où l’on avait accusés des antifas ou des gens payés par George Soros d’être pilotés par « l’État profond ». C’est dans cette bouillie complotiste qu’on voit ces différents narratifs : tout le monde n’y croit pas, mais on entend ce discours-là chez une certaine frange. 


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