VRAI OU FAKE. Crise de l’hôpital : ferme-t-on des lits à cause du manque de personnel, comme l’affirme le ministre de la Santé ?

Si près de 20% des lits hospitaliers sont effectivement indisponibles en raison d’une pénurie de soignants, celle-ci résulte, selon les syndicats, des mesures d’économie et de réorganisation mises en œuvre par le gouvernement.

Les fermetures de lits à l’hôpital sont-elles dues à un manque de bras ? Alors qu’Emmanuel Macron a présenté lors de ses vœux aux acteurs de santé, le 6 janvier, un plan censé remédier aux problèmes que connaît l’hôpital, la pénurie de soignants est mise en avant par le ministre de la Santé, François Braun, pour expliquer l’indisponibilité des lits hospitaliers. « On a moins de professionnels, moins d’infirmières, moins d’aides-soignantes, donc on a des lits qui sont fermés. On ne les ferme pas pour le plaisir de les fermer, on les ferme parce qu’on a moins de personnel », a justifié le ministre dans l’émission « C politique » du 8 janvier, sur France 5.

Un constat qui n’est pas partagé par certains membres de l’opposition. Si l’hôpital public est aujourd’hui « fracassé », comme l’a jugé de son côté le 6 janvier sur Twitter Thomas Portes, député LFI de Seine-Saint-Denis, c’est à cause des « politiques libérales » du gouvernement. Il déplore notamment la suppression de « 17 000 lits d’hôpitaux depuis 2017, 5 768 lits en 2020, en pleine pandémie, et 4 300 en 2021« .

Est-il alors exact d’imputer la fermeture des lits d’hôpitaux à la seule pénurie de soignants ?

Cela dépend du motif de fermeture invoqué. En octobre 2021, un avis du Conseil scientifique (document PDF), soulignait effectivement que le manque de personnel à l’hôpital avait bien entraîné la fermeture de près de 20% des lits hospitaliers. Il s’agit là de suppressions de lits normalement temporaires, le temps de recruter le personnel manquant. Cependant, cette situation censée être transitoire semble durer. En 2022, précise à franceinfo Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et membre de la direction Santé de la CGT, le taux de fermeture de lits, faute de personnel, est demeuré inchangé à « 20% ». « Si on ferme des lits à l’hôpital aujourd’hui, c’est parce que les gens sont épuisés et n’en peuvent plus. Le personnel démissionne et on a eu une très forte augmentation de l’absentéisme et des arrêts maladie », explique le représentant de la CGT. 

Ce phénomène touche également les nouveaux entrants dans la profession. « En infirmerie, vous avez un taux d’abandon de 30% durant les années d’études et de nouveau un taux de 30% de démission des jeunes diplômés dans les cinq ans », ajoute auprès de franceinfo Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). Il manquerait ainsi, détaille à franceinfo Emmanuel Tinnes, assistant fédéral au sein de FO-Santé, près de « 100 000 soignants » pour rouvrir les lits alors que, révèle Christophe Prudhomme, « près de 200 000 infirmières en âge de travailler ont abandonné leur métier ».

Comment expliquer la désaffection des soignants pour leur profession ? « Les politiques publiques de financement de la santé n’ont pas été à la hauteur », estime Emmanuel Tinnes, et ont abouti à une dégradation des conditions de travail à l’hôpital. Pour des raisons économiques, un taux de remplissage « de 90-95% » a ainsi été imposé aux hôpitaux, explique l’élu syndical FO, ce qui supprime « toute marge de manœuvre pour le personnel » et impose, en cas de crises comme ce fut le cas lors de la pandémie de Covid-19, de travailler en sous-effectifs.

« Les soignants aiment leur métier, mais c’est justement parce qu’ils aiment leur métier qu’ils refusent de travailler dans n’importe quelles conditions, abonde Thierry Amouroux. Les normes internationales fixent un nombre de six à huit patients par infirmière. En France, on est plutôt au double. On court toute la journée d’un patient à l’autre, on a l’impression de faire mal notre travail », souffle le syndicaliste du SNPI.

Jean-François Cibien, président de l’intersyndicale Action praticiens hôpital, souligne par ailleurs un problème d’attractivité des rémunérations dans l’hôpital public. « Dans le privé, on me propose de tripler mon salaire en travaillant deux fois moins de nuits par mois » explique-t-il à franceinfo.

Le manque de personnel n’explique cependant pas l’ensemble des suppressions de lits hospitaliers. Selon un rapport de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), près de 21 000 lits ont été en effet fermés depuis 2017. Si ce chiffre, selon le rapport, comprend bien les suppressions de lits « en raison de contrainte de personnel », il inclut également celles liées au « virage ambulatoire », autrement dit la réorganisation de l’hôpital au profit de l’hospitalisation de jour. Dans le cadre du virage ambulatoire, le patient reçoit ses soins en journée à l’hôpital puis rentre ensuite chez lui le soir, ce qui permet de supprimer les lits qui auraient dû être occupés la nuit.

La diminution constante du nombre de lits hospitaliers observée ces dernières années a cependant en elle-même contribué à la pénurie actuelle de soignants, estime Christophe Prudhomme. « En prévision de la réduction du nombre de lits, on n’a pas suffisamment donné de moyens pour former davantage de personnel, déplore le syndicaliste. En 2019, nous avions proposé un plan de formation et d’embauche de 100 000 personnes, qui n’a pas été honoré. » 

Durant ses vœux aux soignants, Emmanuel Macron a décrit un « sentiment de passer d’une crise à l’autre » à l’hôpital, évoquant « un jour de crise sans fin ». « On a formé moins de soignants, on a moins de soignants disponibles », a reconnu le chef de l’Etat. Mais pour le président de la République, la situation actuelle ne se résume pas à « une crise de moyens ». Selon lui, « le plus gros effort financier de l’histoire du système de santé » a été réalisé durant et après la pandémie de Covid, avec un investissement de près de « 19 milliards d’euros » durant le Ségur de la santé et une augmentation du budget de la Santé de « 50 milliards d’euros » en trois ans.

Le plan santé pour les hôpitaux annoncé par Emmanuel Macron le 6 janvier pourra-t-il résoudre le problème d’indisponibilité des lits hospitaliers ? Pour les syndicats, le compte n’y est pas encore. S’il comprend des mesures attendues comme la fin de la tarification à l’acte – un système qui incite les hôpitaux à pratiquer en priorité les soins les plus rentables –, ce plan inclut aussi des dispositions plus contestées, notamment sur l’application des 35 heures à l’hôpital. « Il faudrait plutôt un vrai plan Marshall sur la santé, pour avoir plus de soignants et de meilleurs salaires, parce que vous ne ferez pas revenir les gens partis de l’hôpital si c’est pour être sous-payés et en sous-effectif », commente Thierry Amouroux.


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