Guerre en Ukraine : comment la propagande russe instrumentalise la crise énergétique dans les pays européens

Des vidéos et des articles de presse circulent sur les réseaux sociaux et alimentent le récit d’une « Europe qui gèle ». Certains contenus émanent de canaux traditionnels mais d’autres sont des initiatives d’amateurs acquis au discours prorusse.

La crise énergétique qui touche le Vieux Continent cet hiver n’intéresse pas que les Européens. La propagande russe scrute de près les difficultés de ses voisins occidentaux. Sur les réseaux sociaux, mais également dans certains médias, des articles et des vidéos véhiculent le discours d’une « Europe qui gèle », privée de chauffage et d’électricité, au bord de la famine. Après l’invasion de l’Ukraine, il y a près d’un an, les pays de l’UE ont en effet décidé de prendre des sanctions économiques contre Moscou, avec notamment un embargo sur le pétrole russe et le plafonnement du prix de l’or noir russe. En réponse, Vladimir Poutine a interdit la vente de son pétrole aux pays qui appliqueront cette mesure. La propagande russe prédit ainsi aux Européens un hiver glacial dont ils pourraient ne pas se remettre sans une révision de leurs mesures de rétorsion.

Deux jours avant le 25 décembre, la chaîne Russia Today (RT) a publié une vidéo* à la télévision russe et sur son site internet, mettant en scène une famille européenne en plein réveillon. On y voit des parents et leur fille fêter Noël normalement en 2021, puis sans électricité en 2022, puis sans chauffage ni nourriture en 2023, dans le dénuement le plus total. A la fin de la vidéo, le message « Joyeux Noël antirusse ! » est asséné à des Européens qui auraient dû, selon le clip, réfléchir à deux fois avant de mener une guerre du gaz et du pétrole à la Russie.

« Tout ce narratif sur l’énergie, on le voit arriver depuis des mois. C’est évidemment pour discréditer les sanctions, faire baisser l’adhésion des Européens à ces sanctions », analyse l’historienne Marie Peltier, spécialiste de la propagande et du complotisme. « C’est une manière d’inverser la réalité, faire croire que, s’il y a cette flambée des prix, c’est à cause des Européens. C’est typique des dictatures, pas seulement la Russie, d’accuser les démocraties de ce qu’elles font », avance-t-elle.

En alimentant le mythe d’une Europe grelottante, cette vidéo sert un double objectif : faire douter la population européenne, mais également conforter les Russes en leur faisant croire que la situation est bien pire à l’ouest que dans leur paysLa vidéo joue également le rôle de publicité pour RT, interdite de diffusion en Europe depuis le 2 mars. « Si votre média ne vous dit pas comment les choses vont se passer, RT est disponible via VPN« , peut-on lire à la fin du spot. La chaîne encourage ainsi son ancien public à utiliser un logiciel qui permet de contourner cette interdiction de diffusion.

Le clip de Russia Today n’est pas le seul dans le genre à circuler sur les réseaux sociaux. Le 27 décembre, Anton Gerashchenko, conseiller du ministre de l’Intérieur ukrainien, a partagé sur Twitter une vidéo qu’il attribue à « la propagande russe ». On y voit un père et ses enfants, à Birmingham (Royaume-Uni), le jour de Noël. Celui-ci encourage ses deux fils à être de « mauvais garçons » afin de recevoir du charbon comme cadeau. Car l’énergie est devenue un produit de luxe en Europe.

En haut à gauche, on devine le logo de la chaîne britannique ITV. Au vu du doublage, il est cependant peu probable que celle-ci émane de la télévision britannique (le service de presse d’ITV n’avait pas répondu aux sollicitations de franceinfo avant la publication de cet article). La première occurrence de cette vidéo semble remonter au 27 décembre, sur un compte du réseau social russe VKontact*, nommé « Guerre de l’information ». Elle est relayée sans source identifiée.

Le 2 novembre, Taras Berezovets, qui se présente comme « un Ukrainien venu de Crimée, en service dans les forces spéciales ukrainiennes », raillait lui aussi sur Twitter une vidéo de propagande prorusse qui se déroule en « hiver 2023 ». Sur ces images, une femme britannique, incapable de chauffer ou d’éclairer sa maison, surfe sur un site de rencontres et tombe sous le charme d’un homme russe, qui pose sur ses photos avec un radiateur, une gazinière ou encore dans un bain chaud. Atout imparable quand le prix du kWh explose.

Dans son tweet, Taras Berezovets attribue ce spot à la « télévision russe », sans plus de précision. La vidéo n’a pas de logo permettant d’identifier sa source, mais grâce à une recherche d’images inversée permise par le moteur de recherche russe Yandex, on la retrouve partagée le 1er novembre sur une chaîne Telegram* baptisée « La Russie pour tous ». Ce compte se présente comme « un groupe de discussion pour souder les personnes qui soutiennent le président russe Vladimir Poutine ».

Outre ces contenus d’une qualité professionnelle, à la réalisation léchée, moult films amateurs alimentent les réseaux sociaux.

« La propagande russe est tellement bien installée que le Kremlin n’a même plus besoin de réfléchir à une grande action coordonnée de propagande. Il a une armée de bénévoles, qui sont déjà convaincus et qui n’ont pas besoin d’ordre, y compris dans nos sociétés. »

Marie Peltier, historienne spécialiste de la propagande

à franceinfo

Sur YouTube Shorts*, l’équivalent de TikTok développé par la plateforme de vidéos, un internaute russe filme le torchage du gaz libéré par l’extraction de pétrole, avec ce message univoque en guise de description : « Pleure, Europe froide. » Ces montages sont presque toujours partagés sans crédit et sans source, ce qui rend difficile leur authentification. Un autre clip, mettant en scène la fin des exportations de gaz russe vers l’Europe, a ainsi été faussement attribué à Gazprom par de nombreux internautes (et même certains médias).

On y voit un ouvrier du géant gazier russe couper le robinet, plongeant l’Europe dans un air glacial. Les villes occidentales gèlent pendant que la Russie continue de produire de l’énergie en masse. Le tout, sur l’air de Et l’hiver sera grand* de la chanteuse russe Varvara Vizbor. Si le spot utilise les images d’un ouvrier de Gazprom, plusieurs éléments prouvent cependant qu’elle n’émane pas de la compagnie russe, comme l’explique France 24.

Gazprom n’a jamais publié cette vidéo sur aucun de ses comptes sur les réseaux sociaux, ni sur son site internet. L’entreprise n’a pas non plus publié de démenti. Selon le journal d’investigation russe Fontanka*, l’auteur est en réalité Artur Khodyrev. Ce journaliste basé à Saint-Pétersbourg a posté ce montage* le 6 septembre sur le réseau social russe VKontact.

« Les dictatures ont compris le potentiel des réseaux sociaux. Elles s’appuient sur certains relais structurés, mais surtout sur l’extrême droite, parfois l’extrême gauche, qui ne demande qu’à se nourrir de ce narratif alternatif. »

Marie Peltier, historienne spécialiste de la propagande

à franceinfo

Mais Fontanka fait exception et la presse russe est loin de faire bloc face à la propagande. Le journal russe Newsfront, connu pour son entreprise de désinformation, mène même une véritable guerre d’influence pour diffuser le discours prorusse. Basé en Russie, mais publié dans neuf autres langues, dont le français, le journal vise le public européen pour alimenter le mythe d’une Europe qui meurt de froid. Début décembre, il titrait par exemple : « Les pires étapes de la crise énergétique européenne sont encore à venir » ou encore « Kiev profite de la crise énergétique ».

La force de propagande de ces articles repose sur son mélange des genres, entre information et « fake news ». En prenant appui sur un discours hostile à l’UE, aux élites et à l’immigration, Newsfront rencontre un certain succès auprès de citoyens européens en colère contre leurs dirigeants. Sur le site EUvsdisinfo.eu (en anglais), qui recense les articles de désinformation, Newsfront cumule 870 exemples à l’heure actuelle.

La propagande traditionnelle n’a pas pour autant disparu. Fin octobre, le compte de l’agence fédérale Rossotrudnichestvo a invité les Européens à venir se réchauffer dans les centres culturels russes présents dans les grandes villes européennes. L’agence propose aux familles européennes de « prendre une tasse de thé, recharger [leur] téléphone, regarder un film ou des dessins animés pour enfants », selon le texte diffusé sur Telegram*.

Le texte se termine ainsi : « Nous tenons à vous rappeler que les maisons russes sont en dehors de la politique. » Pourtant, cette agence occupe un rôle éminemment politique en tant qu’instrument du soft power russe, analysait l’historien Maxime Audinet dans La Revue russe en 2016. Ses avoirs en France ont d’ailleurs été gelés.

D’après Bercy, Rossotrudnichestvo « finance divers projets de diplomatie publique et de propagande, consolidant les activités d’acteurs prorusses et diffusant les récits du Kremlin, y compris le révisionnisme historique ». En outre, son directeur et sa directrice adjointe « ont clairement manifesté leur soutien à la guerre ». Selon une enquête du journal britannique The Times, Rossotrudnichestvo serait même derrière l’organisation de plusieurs manifestations de soutien à la guerre en Ukraine dans des villes européennes.

* Les liens signalés par un astérisque renvoient vers des articles en russe.


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