ENQUÊTE FRANCEINFO. « C’était du racket, ils m’ont mis dans un cagibi sans témoin » : un homme d’affaires accuse la DGSE de tentative d’extorsion

Alain Duménil, qui se dit victime d’une tentative d’extorsion de la part de la DGSE, prend la parole sur franceinfo. Cet homme d’affaires français explique avoir été menacé physiquement par deux agents. Dans cette affaire, l’ex-patron de la DGSE est mis en examen.

C’est un coup de tonnerre dans le monde du renseignement. On l’a appris la semaine dernière, l’ex-patron des services de renseignement extérieurs, Bernard Bajolet, a été mis en examen en octobre dernier pour « complicité de tentative d’extorsion » à l’encontre d’un homme d’affaires franco-suisse. Alain Duménil, a choisi de s’exprimer, pour la première fois, sur franceinfo.

Alain Duménil est un ancien banquier de 72 ans, reconverti dans l’immobilier, l’aéronautique et le luxe. Il a aussi été un moment à la tête des costumes Smalto. Cet homme a fait partie des 500 plus grosses fortunes de l’Hexagone et il est aussi sous le coup de nombreuses affaires judiciaires. Il doit faire face à des litiges commerciaux.

L’ancien banquier se croit aujourd’hui surveillé et menacé par la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Dans le récit qu’il a fait à la justice, Alain Duménil raconte qu’en mars 2016, au moment de partir de Roissy avec sa femme pour Genève, des fonctionnaires de la Police aux frontières (PAF), l’ont appréhendé pour un prétendu contrôle de son passeport.

Un stratagème, selon lui, pour le livrer à des agents de la DGSE : « Ils m’ont mis dans un petit cagibi sans témoin, raconte-t-il à franceinfo. Il y avait dix policiers dans la salle d’à côté, mais il n’y en a pas un seul qu’ils ont appelé comme témoin. À ce moment-là, il y a deux types qui sont arrivés. »

Ces deux agents ne se sont pas présentés comme appartenant à la DGSE, mais « comme étant l’État ». « Ils m’ont dit : ‘On a des infos sur vous’. Ils m’ont montré des photos de mes filles, de ma femme dans plusieurs villes. Ils m’ont demandé 15 millions d’euros en disant : ‘Vous avez 15 jours’. »

« Ils ont été très clairs. Je pouvais me retrouver dans une petite chaise ou éventuellement mourir. J’avais le choix entre les deux. »

Alain Duménil

à franceinfo

Alain Duménil ne se laisse pas faire. Il menace de porter plainte et l’entretien tourne court. Selon la police et la DGSE, il a duré moins de dix minutes. Tout au long de ce face-à-face, les deux fonctionnaires ont, en bons agents secrets, refusé de donner leur identité.

Alain Duménil et la DGSE étaient liés financièrement depuis le début des années 2000. À franceinfo, l’homme d’affaires indique qu’il n’était pas au courant que les services secrets français se cachaient derrière une mystérieuse holding au Luxembourg qui détenait des titres de ses sociétés. 

On peut en douter. En tout cas, quand le vent a tourné et que les sociétés d’Alain Duménil ont été placées en liquidation judiciaire, la DGSE s’est sentie flouée, escroquée. Elle a alors porté plainte contre l’homme d’affaires. Mais malgré sa condamnation, elle n’a pas récupéré son investissement estimé entre 15 et 16 millions d’euros avec les intérêts, a confirmé à franceinfo l’avocat de l’ancien patron de la DGSE.

Alain Duménil continue, lui, d’affirmer qu’il ne doit rien à la DGSE : « L’opération qui se passe à l’aéroport, c’est purement et simplement du racket. Je dois zéro. C’est vraiment le mafieux corse qui rentre dans un restaurant et dit : ‘Il est beau ton restaurant, ça serait dommage qu’il prenne feu’. »

« C’est entièrement du racket. C’est : ‘Donnez-nous de l’argent sinon il va vous arriver malheur’. Je n’ai pas l’habitude de céder au chantage. »

Alain Duménil

à franceinfo

Dans cette affaire, il y aussi une autre révélation. Depuis la Libération, les services extérieurs disposent, en effet d’un fond privé, une sorte de cagnotte secrète. Elle était là pour assurer sa survie en cas de nouveau conflit. Contrairement aux fonds spéciaux votés au Parlement, ce pactole, un moment estimé à 25 millions d’euros, a toujours été totalement sous les radars de la Cour des comptes ou des élus. Il a possiblement servi à des opérations peu avouables de la France ou à payer la rançon d’otages, par exemple. En tous cas, la DGSE a placé cet argent et l’a fait travailler en toute discrétion à l’étranger, parfois « sur des comptes “offshore” assure Alain Duménil.

Contacté, Alain Chouet, un ancien haut cadre de la DGSE, explique avoir eu connaissance de cet argent. Il reconnaît que sa gestion a été désastreuse : « Les gens de la DGSE, quels qu’ils soient, à parts quelques administratifs, ne sont pas des bons gestionnaires de fortune. On ne rentre pas à la DGSE pour faire fortune et, en général, on ne sait comment faire. Ces fonds ont été extrêmement mal gérés des années 1970 aux années 1990. Le service ne disposant pas de personnel pour gérer ce genre de fonds, ils n’ont pas sélectionné de bons gestionnaires de patrimoine. »

Cette histoire de gros sous et d’agents secrets est loin d’être terminée. Après la mise en examen de l’ex-patron de la DGSE, Bernard Bajolet, et de son directeur de cabinet placé sous le statut de témoin assisté, une juge d’instruction continue d’enquêter à Bobigny sur « l’affaire Alain Duménil ». Dans ce dossier, il pourrait y avoir d’autres mises en examen, notamment concernant le rôle de la PAF, la police aux frontières.


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