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Discours de Françoise Nyssen, ministre de la Culture, prononcé à l’occasion de la présentation du « Catalogue des désirs », lundi 11 juin 2018

Bonjour à tous,

J’ai présenté au mois de mars une série de mesures pour casser les inégalités territoriales qui persistent en matière de service public culturel ; rééquilibrer les efforts du Ministère en faveur des zones rurales, des petites communes, des villes moyennes, des quartiers ; porter l’offre et le service publics au-devant des Français qui vivent loin de nos institutions ; pour que chacun trouve la culture « près de chez lui ».

J’ai annoncé, dans ce cadre, le lancement d’une politique de mise en circulation des chefs-d’œuvre des collections nationales.

Tout est né d’un constat clair : entre les Français et les musées, l’une des principales causes de rupture, comme en amour, c’est la distance.

La plupart des institutions qui abritent les grandes œuvres de notre patrimoine sont à Paris et aux alentours. Elles ont toutes une politique territoriale extrêmement dynamique, elles assument leur mission de rayonnement national, au-delà de leur lieu d’implantation :

  • Par l’ouverture d’antennes régionales, comme le Louvre-Lens ou le Centre Pompidou-Metz ;
  • Par des actions hors les murs, en partenariat avec des acteurs culturels territoriaux, comme l’opération « 1 jour, 1 œuvre » menée par le Centre Pompidou (comme ce week-end  Gérard Fromanger a présenté au centre commercial Qwartz de Villeneuve-la-Garenne avec la présentation au public de l’Œuvre « En Chine, à Hu-Xian »), la politique de partenariat développée par le musée d’Orsay depuis une dizaine d’années avec plusieurs établissements muséaux en Région : le musée Bonnard au Cannet ; le musée Courbet à Ornans ; le musée des Impressionnismes à Giverny ; le musée de Pont-Aven ;
  • Par des prêts et des dépôts d’œuvres dans de nombreux musées en région.

Les initiatives ne manquent pas.

Ce qui fait défaut, c’est la structuration d’ensemble.

C’est la supervision et la coordination qui permet d’assurer l’équité entre les territoires, en croisant les cartographies des partenariats développés par chaque musée, en identifiant les territoires éloignés de la culture où l’offre culturelle pourrait être renforcée, redynamisée, et en demandant aux établissements nationaux d’y concentrer leurs efforts. Parmi les 1218 musées de France, près de 500 n’accueillent aucun dépôt des collections nationales.

Ce qui fait défaut, c’est l’impulsion qui permet de faire monter à bord les territoires qui ne sollicitaient pas les grands musées jusqu’à présent – par manque d’information, de moyens, ou parce qu’ils n’osaient pas.

L’impulsion qui remet les Français au cœur de ce mouvement de circulation, en leur offrant l’occasion d’exprimer leurs envies, en renforçant la visibilité des actions menées, en faisant sortir des pièces exceptionnelles, en « créant l’événement » pour piquer la curiosité de ceux qui ne sont pas familiers des musées.

C’est le ministère qui peut et qui doit jouer ce rôle, être ce chef d’orchestre.

C’est le sens de la politique de circulation des œuvres que j’ai lancée.

J’ai nommé deux commissaires pour l’organiser : Olivia Voisin, directrice des musées d’Orléans, et Sylvain Amic, directeur de la Réunion des musées métropolitains Rouen Normandie. Je veux les remercier pour leur engagement, pour le travail des dernières semaines et celui à venir, pour le temps, la passion, l’énergie consacrés à ce projet.

Le « catalogue » que nous présentons aujourd’hui en est le point de départ.

Il est accompagné d’une triple ambition : susciter, écouter, et répondre aux désirs.

Susciter les désirs, d’abord.

Et surtout réveiller ceux qui sont éteint, enfouis, déçus ou refoulés.

Pour l’anecdote, notre code du patrimoine évoque la notion de plaisir, dans sa définition du musée. J’insisterai ici sur la notion de désir, qui est plus active, qui traduit l’idée d’une participation à la vie culturelle, qui rend le public acteur.

Le désir de culture est immense en France. Il traverse la pyramide des âges, les statuts, les catégories sociales, les frontières des villes et des champs.

Mais ce désir, pour beaucoup, est frustré par l’éloignement.

Nous avons imaginé ce catalogue, comme un message aux Français, aux collectivités territoriales et aux établissements culturels en région, qui rappelle : « c’est à votre portée, c’est à votre disposition, emparez-vous en ».

Pour réveiller les désirs, nous avons imaginé un projet de circulation inédit.

Inédit par la diversité et par la valeur artistique, patrimoniale, mémorielle des pièces qui font le catalogue.

–       Il y a des œuvres historiques ;

–       Des œuvres iconiques, de Picasso, à Goya, à Manet.

–       Des œuvres iconoclastes, inscrites dans l’imaginaire des Français, et qui ne manqueront pas de susciter les convoitises :

  • La robe d’Edith Piaf ;
  • Le maillot de Michel Platini ;
  • La veste de char du Général de Gaulle ;
  • La veste et le képi de l’aviateur Roland Garros ;
  • La ceinture de bananes de Joséphine Baker.

Ce projet est inédit, aussi parce qu’une grande partie des œuvres du catalogue n’a jamais fait l’occasion de prêts : elles ont été identifiées spécialement, et je veux remercier tous les établissements culturels qui ont joué le jeu.

Plusieurs d’entre eux – les Arts décoratifs, le Mucem, la BnF, le musée de l’Armée notamment – vont ainsi ouvrir leurs réserves, et faire circuler des œuvres qui ne sont plus présentées au public depuis très longtemps.

Certains musées vont décrocher des œuvres iconiques qui font partie de leur parcours permanent, et qui n’ont quitté leur mur qu’à de rares occasions. C’est par exemple le cas du portrait de François Ier par Titien, qui n’a pas été vu en dehors de Paris depuis longtemps, et je remercie Le Louvre.

Certains objets n’ont jamais fait l’objet de prêts : c’est par exemple le cas des tenues du Général de Gaulle et de Roland Garros.

Enfin, c’est un projet inédit par la politique de prêt qui va l’accompagner. Elle est marquée par deux grandes nouveautés :

D’abord, les prêts seront d’une durée supérieure à celle d’une exposition ordinaire – de six mois à un an, contre trois en moyenne normalement – afin de laisser le temps aux territoires de s’approprier les œuvres, et de bâtir de véritables projets de médiation ;

Ensuite, les œuvres pourront être accueillies dans des lieux inhabituels : des bibliothèques, médiathèques, et des monuments historiques notamment, qui permettent de toucher de nouveaux publics. Une liste de destinataires potentiels a été établie ces dernières semaines, en croisant des critères précis de sécurité et de sûreté pour l’accueil des œuvres.

C’est donc un projet exceptionnel à de multiples égards, pour attiser les désirs des territoires. C’est une première étape. C’est en quelque sorte un appel.

Ce que nous souhaitons, c’est aussi pouvoir écouter les désirs.

Nous attendons de ce catalogue qu’il libère des paroles et des envies, au-delà de la liste qui est proposée aujourd’hui. Nous attendons qu’il offre à des territoires qui n’ont pas osé frapper à la porte des grands musées jusqu’ici une occasion, une légitimité pour signaler une œuvre qu’ils rêvent d’accueillir depuis longtemps.

Parce qu’elle résonne avec l’histoire locale. Parce que l’œuvre ou l’artiste ont un lien singulier avec la région. Je précise que le prêt devra toujours avoir un sens, une symbolique, une cohérence, et s’inscrire dans un projet.

La dynamique a commencé à prendre. A la suite de l’annonce de cette politique de circulation, en mars, plusieurs territoires se sont manifestés spontanément, pour dire leur souhait d’y participer.

Trois territoires ont saisi l’occasion pour exprimer un désir de longue date, autour d’une œuvre particulière. Trois projets de prêts ont ainsi été montés et verront le jour d’ici la fin de l’année :  

  • Le musée de l’Armée fera voyager l’épée du général napoléonien Bernadotte à Pau, en réponse à la demande du musée construit autour de sa maison natale ;
  • Le musée du Louvre prêtera un chef-d’œuvre absolu de Goya, La Dame à l’éventail, au musée des beaux-arts d’Agen, qui possède plusieurs œuvres du peintre et rêvait d’accueillir un jour cette pièce majeure.
  • Le musée d’Orsay enverra L’Autoportrait de Clémentine-Hélène Dufau à Cambo-les-Bains, dans les Pyrénées Atlantiques, au musée Rostand situé dans la villa Arnaga où Dufau a réalisé des décors : là encore, un prêt très attendu par ce territoire qui a une histoire particulière à l’artiste.

Dix autres communes ont aussi exprimé le souhait de porter des projets, qui sont en cours de construction, avec l’appui systématique des élus, que je veux remercier : Saint-Lô (Manche), Saint-Claude (Jura), Savigny-en-Véron (Indre-et-Loire), Romorantin et Selles-sur-cher (Loir-et-Cher), Sens (Yonne), Roanne (Loire), Châteauneuf-sur-Loire (Loiret), Moulins (Allier), Saint-Antoine-l’Abbaye (Isère), Digne-les-Bains (Alpes de Haute-Provence).

J’invite aujourd’hui tous les territoires à se manifester.

Le catalogue que nous proposons aujourd’hui n’est pas une liste fermée. Il est appelé à s’étoffer à partir des désirs des territoires.

Nous allons donner la parole aux Français. Les directions régionales du Ministère travailleront avec les établissements culturels territoriaux et les élus pour que des consultations, des projets participatifs, des « baromètres des désirs » soient menés, afin d’interroger les habitants sur les œuvres qu’ils veulent voir près de chez eux.

C’est pour eux que nous menons cette politique inédite de circulation. Les collections nationales leur appartiennent.

Nous accompagnerons les territoires pour répondre à leurs désirs.

C’est le troisième pilier de cette nouvelle politique de circulation : le Ministère doit contribuer à ranimer convoitises, mais il doit aussi accompagner davantage ceux qui ont à y répondre.

L’accueil d’un chef-d’œuvre est une chance. C’est aussi une responsabilité. C’est un défi, en particulier pour les plus petites structures. Il représente des démarches. Il exige une expertise technique spécifique, des conditions de conservation précises. Il exige des moyens, pour le transport et l’assurance des œuvres.

Jusqu’ici, nous laissions les collectivités et les musées territoriaux gérer seuls leurs demandes avec les musées nationaux. Mais beaucoup ne s’engagent pas ou renoncent faute d’information, de relations ou de moyens.

Le premier défi, souvent, c’est la prise de contact avec les grands musées.

Je souhaite qu’il y ait au moins 50 projets lancés en 2019, en plus de ceux que j’ai cités pour cette année.

Le Ministère va donc jouer les marieurs.

Nous allons organiser une grande « rencontre-minute » (« speed-dating ») à la rentrée, entre les établissements nationaux et les acteurs territoriaux qui souhaitent porter un projet – élus, représentants d’établissements culturels –, pour favoriser les rencontres, les prises de contact, faire émerger des partenariats.

Ensuite, une fois le premier rendez-vous passé, il faut permettre au projet de se concrétiser.  Le Ministère va accompagner les acteurs des territoires sur le plan scientifique, artistique, logistique, technique, et pédagogique. Une équipe de « facilitateurs » va être mise en place, dans les directions régionales, sous la houlette de nos deux commissaires.

Le ministère de la Culture va faire « plus » pour ceux qui ont « moins » : nous apporterons un appui financier aux territoires qui disposent de moyens limités, mais qui souhaitent porter un projet exceptionnel pour leurs citoyens. Nous aiderons à couvrir les frais de transport et d’assurance pour la circulation des œuvres.

C’est un engagement inédit.

C’est un engagement nécessaire, contre la ségrégation culturelle.

Mesdames et messieurs,

En diffusant ce « catalogue des désirs », nous nous engageons dans une démarche sans précédent. Une démarche pour l’égalité entre les citoyens.

Pour l’accès de tous aux chefs-d’œuvre qui sont notre bien commun ; qui font notre culture, notre identité, notre mémoire, notre fierté partagées.

Ce catalogue a vocation à passer entre toutes les mains, celles des institutions et des professionnels, comme celles des citoyens.

Je souhaite qu’il devienne un objet de désirs en soi.

Que chaque territoire se mette à rêver.

Qu’il se réunisse autour de son projet et se mobilise pour le porter.

Que ce catalogue s’étoffe, progressivement, que les éditions s’enchaînent.

Que tous les Français s’approprient, se réapproprient les œuvres de nos collections nationales, d’où qu’ils viennent, où qu’ils vivent.

Je vous remercie.

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