Dinara Drukarova : « Avec la mer, tu ne peux pas tricher »

Avec Grand marin qui raconte l’histoire d’une femme qui plaque tout pour pêcher dans les mers du Nord, la comédienne réussit de beaux débuts de réalisatrice. Rencontre

A quand remonte votre envie de passer derrière la caméra ?

Dinara Drukarova : Avec Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevski (Caméra d’Or à Cannes en 1989), je suis tombée dans le cinéma, enfant, par pur hasard, à la fin des années 80. Et c’est devenu ma vie, ma façon de m’exprimer, de me jeter vers l’inconnu. Et puis, un jour, au fil des films que j’ai pu faire comme actrice et après avoir vécu suffisamment de choses, est en effet née l’envie de raconter des histoires avec ma propre vision. Le déclic est venu de la perte d’un être proche qui m’avait mise totalement en vrac quand j’ai décidé de faire de cette douleur un film, en 2018. En l’occurrence, un court métrage, Ma branche toute fine, prélude à Grand marin et déjà photographié par Timo Salminen, le chef opérateur d’Aki Kaurismäki, un immense poète. J’y jouais aussi le rôle principal. Et cette première expérience m’a permis de constater que j’en étais capable. Que ça me faisait un bien fou. Que j’étais à ma place. Je me suis donc autorisée à poursuivre sur un format plus long

Ce long métrage, c’est donc Grand marin, l’adaptation du livre autobiographique de Catherine Poulain, publié en 2016. L’histoire d’une femme qui, un beau jour, a décidé de tout plaquer pour aller vivre son rêve : pêcher dans les mers du Nord. Comment avez-vous connu ce roman ?

Je suis dans un avion quand je suis tombe sur la quatrième couverture de Libé consacrée à Catherine. C’est la photo d’une incroyable puissance l’illustrant qui m’attire l’œil et me pousse à lire l’article. Et instantanément je me suis reconnais en elle et j’achète son premier roman dont il est question dans ce papier. Et dès les premières pages, des images me viennent, je me projette dans le personnage, alors que ça n’a a priori rien à voir avec ma vie, que je ne connais rien à la mer. Mais j’y vois une métaphore, celle d’une femme qui a tout quitté pour partir à l’autre bout du monde. Ce que j’ai fait moi en quittant ma Russie natale pour venir en France. Et quand je referme ce livre, je sais que ça sera mon premier long métrage.

En acquérir les droits d’adaptation a été simple ?

Pas vraiment ! (rires) Avec ma première productrice Julie Gayet, on a tout de suite été voir Olivier Cohen aux éditions de l’Olivier. Mais le temps passait et n’ayant aucune nouvelle, j’ai décidé d’aller voir moi- même Catherine Poulain pour expliquer pourquoi c’était moi et personne d’autre qui devais porter à l’écran son livre. Je trouve son portable, je lui demande par SMS si je peux venir la rencontrer. Elle me répond que oui. Elle vit à côté de Bordeaux. Moi je joue au théâtre à ce moment- là donc après la représentation de dimanche, je prends la route pour y être le lendemain, mon seul jour de relâche, au petit matin. Je dors sur un parking. Je suis habitée, rien ne peut m’arrêter. Je passe cette journée avec elle et plutôt que de lui parler de son livre, je lui raconte ma vie, pourquoi son histoire me bouleverse, m’a rempli au moment où je pensais que tout m’échappait et m’a donné une force inouïe. Pourquoi j’ai envie de faire un relais en le portant à l’écran. Je repars et deux jours plus tard, j’apprends qu’elle a demandé à son éditeur que les droits me soient donnés. J’étais folle de joie d’avoir gagné sa confiance

Comment alors préparez vous ce qui va devenir votre premier long métrage ?

Pendant 6 ans, je suis partie en mer avec des pêcheurs. Et je peux vous dire que la mer ne ment pas. Elle révèle qui tu es. Tu ne peux pas tricher. J’ai tout de suite compris que je devais raconter cette vérité à l’écran. Pour cela, je devais le comprendre. Je suis donc sortie dans des mers différentes avec des pêcheurs différents. La première fois, c’était impressionnant. En Manche, en pleine tempête. J’ai eu un tel mal de mer, j’ai cru que j’allais mourir. Je me suis dit que je n’y arriverais jamais. Et puis, j’ai survécu ! (rires) Alors j’ai continué !

En quoi ces différentes sorties en mer ont contribué à créer votre style de mise en scène ?

Ils ont confirmé mes envies initiales : peu ou pas d’images trop en mouvement ou trop découpées. Moi, j’aime la peinture. Je veux des cadres définis et qu’il se passe des choses dans ces cadres. Je suis en quête de minimalisme. Et que chaque cadre soit comme un tableau. Mais le but était aussi de coller en permanence à la vérité. Je l’ai compris lors de mes sorties en mer et en regardant des documentaires et des fictions sur le sujet. On peut être très vite faux. Mettre en scène la pêche ne fonctionne pas. Moi, je voulais l’inverse. Être saisi par ce monde et cette vérité. Raconter cette énergie, cette urgence, cette sorte de ballet en pleine mer où chaque geste est extrêmement précis.

Jouer vous aide à réaliser ?

Ce film, c’est une histoire personnelle. Il fallait que je le vive en tant qu’actrice. A un moment, j’ai pensé à quelqu’un d’autre car je ne savais pas si j’allais avoir la capacité de porter les deux casquettes. Mais Timo et mes productrices m’ont assuré qu’ils ne voyaient personne d’autre pour jouer ce personnage, qu’ils seraient à mes côtés pour que j’y parvienne. Et ils ont tenu parole. J’en suis sortie brûlée à l’intérieur mais je suis un phénix. Jouer cette femme m’a aidé à le vivre de tout mon être. A raconter mon histoire à travers cette histoire. L’art est une thérapie pour moi. Il me permet d’avancer dans la vie mais en me battant pour un certain type de cinéma et en m’entourant de grands artistes pour y parvenir. Comme Jean- Benoît Dunckel qui a imaginé une musique dont je n’aurais jamais osé même rêver tant elle intègre l’image sans rien appuyer. Une musique organique. On est fait de la même pâte.

Le film laisse beaucoup de place aux spectateurs. C’était déjà le cas du livre ?

Oui et c’est ce qui m’a permis de me projeter dans ce personnage et c’est ce que j’ai envie de préserver : garder un certain mystère autour du personnage. Ne pas expliquer pourquoi elle est partie. Laisser une fin ouverte pour que le film continue à vivre dans la tête des gens et qu’il les aide comme ce film m’a aidée. J’ai choisi un chemin poétique et onirique et je l’assume à 100%.


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