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Angélique Kidjo, les lumières de l’Afrique

La chanteuse béninoise Angélique Kidjo. © Youri Lenquette

La diva béninoise revisite Remain in light, le disque qui a révolutionné le son des Talking Heads sous l’égide de Brian Eno. Jamais très éloignée de ses préoccupations politiques, Angélique Kidjo amène ce chef-d’œuvre dissonant sur le territoire de l’Afrique et de l’afrobeat.

C’est l’histoire d’une rencontre explosive, d’un choc “entre deux atomes”. D’un côté Angélique Kidjo et de l’autre, une chanson : Once in a lifetime. Ce titre a croisé pour la première fois la route de la chanteuse béninoise en 1983, alors qu’elle était étudiante à Paris. Elle raconte : “Quelques mois après que je suis arrivée en France, on décide de faire un pique-nique. C’était la première fois que je me rendais dans un appart’. Et durant cette fête, quelqu’un a mis Once in a lifetime. Tout le monde écoutait sans bouger. Moi, je dis : ‘Ça groove, c’est africain !’  Et puis, il y a un idiot qui me dit : ‘Ouais, ouais. Depuis que tu es là, tu nous fatigues avec ton Afrique, c’est du rock’n’roll. Vous, les Africains, vous n’êtes pas assez sophistiqués pour comprendre ce que c’est.’ Pour moi, ce n’était pas du rock, c’était de la musique africaine, et c’est tout !”

Et puis cette chanson s’est ancrée dans la mémoire de dame Kidjo, parmi les airs qu’elle fredonne. Elle ne fait pas le lien avec l’album Remain in light, sur lequel elle figure, les Talking Heads et leur leader, David Byrne, pourtant l’une des premières stars américaines qui a assisté à ses concerts aux États-Unis. Il y a deux ans et demi, quand son manager lui propose de reprendre le répertoire des New-Yorkais, la diva béninoise remet tout en ordre. Mais c’est tout l’album Remain in light qu’elle fait d’abord vivre sur la scène du Carnegie Hall. Le projet est ambitieux, tant ce disque a eu une influence importante sur son époque. Paru en 1980, Remain in Light marque la rencontre des Talking Heads avec les musiques africaines. Sous l’influence de Brian Eno, le groupe se réinvente, avec ses boucles de guitares dissonantes au possible et ses prêches.

Une autre idée de la transe

Angélique Kidjo voit une analogie entre la création de ce chef-d’œuvre controversé, coïncidant avec l’accession au pouvoir de Ronald Reagan, et ses propres recherches sur le sujet durant la dernière campagne présidentielle américaine, qui s’est soldée par la victoire du milliardaire Donald Trump. “David Byrne écoute énormément de musique, poursuit-elle. Il connaît très bien la complexité du continent africain. Il sait que d’un village à l’autre, tout est différent ! Ce que les Talking Heads ont retenu, c’est que les rythmes africains ne sont pas de la confiture, comme les gens le pensent souvent. C’est un langage, il y a des clés là-dedans, et cela crée une sorte de transe. Le rythme vous hypnotise et vous amène ailleurs, ce qui permet de se laisser aller. Eux, ils n’ont pas voulu aller vers l’oubli. Ils ont voulu prendre la transe pour exprimer leur anxiété par rapport à la situation politique de leur pays.”

Ce Remain in Light revu et corrigé ramène ces chansons en Afrique. Au groove originel, il fusionne des chants traditionnels collectés auprès de femmes sur le continent. Ces “sagesses africaines” appuient le propos très percussif élaboré avec le producteur Jeff Bhasker (Kanye West, Jay-Z, Alicia Keys…). En remplaçant largement les boucles de guitares par des cuivres, la volcanique Angélique amène tout cela directement sur le territoire de Fela Kuti.

Ce n’est donc pas un hasard si elle s’est entourée d’héritiers du maître. Outre la participation de Tony Allen, son mythique batteur, les cuivres sont assurés par des membres d’Antibalas. Parmi les groupes actuels d’afrobeat les plus réputés, ils insufflent à ce remix une sacrée dose d’énergie positive. Sur Crosseyed and Painless, la citation du Lady de Fela est bien plus qu’un clin d’œil ; c’est un hommage aux femmes qui se battent.

Nés sous les coups de poing

Si elle sort cette musique du territoire expérimental, Angélique Kidjo a aussi quelque peu changé son sous-texte politique. Le titre d’ouverture, Born under punches – traduire : né sous les coups de poing –  décrivait l’artiste en funambule, pris en étau entre les gouvernants et le feu d’une rue qui gronde. Il se centre désormais sur les mains de gouvernants corrompus. “Pour moi, les coups de poing, c’est la corruption. C’est-à-dire qu’on a décidé d’un système qui est basé sur l’abus de l’autre pour pouvoir en profiter. Le pouvoir et l’argent n’aiment pas la vérité, ils n’aiment pas la lumière. Tout se fait dans l’ombre. Aujourd’hui, les gouvernements sont de plus en plus aux mains des grands groupes. Nous, les citoyens qui votons pour élire nos gouvernants, on espère voter pour des gens qui nous protègent, mais qui ne peuvent plus le faire”, tonne-t-elle.

La chanteuse installée aux États-Unis reprend à son compte la critique acerbe de la société de consommation émise dans Once in a lifetime. Ambassadrice de l’Unicef, œuvrant avec sa fondation, Batonga, pour l’éducation des jeunes filles sur le continent africain, Angélique Kidjo vient tout juste de recevoir en France le prix de l’artiste citoyen de l’année décerné par la société des auteurs, l’Adami.

Sur son rôle d’artiste engagée, elle estime : “Moi, j’ai toujours été libre. C’est la force de l’artiste de pouvoir faire réfléchir, rire, ou pleurer. L’acrobatie est là. Quand on écrit une chanson, on ne peut pas être indifférent. Je dis toujours qu’une chanson, c’est comme un enfant qui naît. On s’en occupe dès le départ et ça devient un adulte. C’est pareil pour la musique. La musique entre dans l’intimité des gens, et ce que les gens en font, je n’ai plus de pouvoir là-dessus.”

On fait en tout cas le pari que cette ré-interprétation de haute volée fera son chemin. Et qui sait, dans 35 ans, on redécouvrira peut-être ce rock africain.  

Angélique Kidjo Remain in light (Kravenworks Records) 2018

Site officiel d’Angélique Kidjo
Page Facebook d’Angélique Kidjo


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