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Immortel Bashung, genèse d’un disque posthume

Près de dix ans après sa disparition, Alain Bashung ressuscite à la grâce d’un album posthume, impulsé par sa dernière épouse Chloé Mons et réalisé par Edith Fambuena. En Amont, composé d’ébauches de titres, initialement prévus pour Bleu Pétrole, s’impose comme un disque lumineux et apaisé, selon l’exact héritage de Bashung. Retour sur la genèse d’un album pas comme les autres.

Je ne t’ai jamais dit, mais nous sommes immortels (…) As-tu senti parfois que rien ne finissait / Et qu’on soit là ou pas, quand même on y serait / Et toi qui n’es plus là, c’est comme si tu étais / plus immortel que moi” : depuis deux mois, la voix incarnée, brute, en clair-obscur d’Alain Bashung résonne, crève les ondes par-delà les mondes. Immortels, chanson signée Dominique A, inaugure les onze titres qui tissent le sublime album posthume du rockeur français, disparu voilà bientôt dix ans. Merveille sortie de l’oubli, En Amont, à paraître le 23 novembre, se compose d’ébauches de titres, initialement prévus pour Bleu Pétrole, laissés en friche par le chanteur : des morceaux écrits – textes et/ou musiques – par Joseph d’Anvers, Doriand, Daniel Darc, Raphaël Haroche, Mickaël Furnon, Arman Méliès, Dominique A et Xavier Dumas.

Réveiller les chansons

La dernière épouse du chanteur, Chloé Mons, a impulsé leur résurrection. Aujourd’hui, l’actrice et chanteuse explique : “Avant de disparaître, Alain m’avait confié qu’il faudrait exhumer des éléments. Il pensait à des archives, anecdotes, curiosités entre autres, à destination de ses fans. Moi, j’avais surtout en tête cette vingtaine de chansons qui sommeillait dans ses tiroirs : une matière inerte qui ne demandait qu’à être réveillée“. L’entreprise lui prit une dizaine d’années : “Le temps du deuil, avant de pouvoir dresser l’inventaire de ces trésors, précise-t-elle. Au début, je ne consacrais qu’une seule journée hebdomadaire à cette plongée dans le passé : trop d’émotions ! Et puis, il m’a fallu convaincre son label, qui redoutait de trahir son héritage…

D’emblée, pourtant, Chloé, qui choisit parmi cette manne, les titres les plus évidents, possède une vision claire du projet : “Avec Alain, nous avons passé douze ans de vie en musique, à composer, jouer, écouter. Je connais ses visions. Cet album se devait d’être radical, à son image. Je voulais un disque aux arrangements ténus, épurés, dans lequel on sente vivre la source du rock’n’roll : ce qu’il aimait le plus au monde…

Ainsi présente-t-elle l’orientation à donner. Selon ses indications, le label, Barclay, choisit la réalisatrice et arrangeuse Edith Fambuena, qui avait déjà œuvré sur le chef d’œuvre Fantaisie Militaire (1998). Il y a vingt ans, l’une des productrices les plus en vue du monde musical français – remarquée aux côtés de Miossec, Daho, Higelin, Zazie, Brigitte Fontaine, etc. – s’enfermait, neuf mois durant en studio avec l’immense Alain. De quoi connaître sur le bout des oreilles et sur le bout du cœur, les méthodes et le perfectionnisme du génie. Ainsi se souvient-elle : “Il nous donnait sa voix, le texte, la mélodie et nous inventions le reste. Chaque version que nous lui soumettions, nous devions l’aboutir. Pour l’écoute, il possédait son rituel : le matin, avec son café, ses gauloises blondes et ses lunettes de soleil. Le plus souvent, il collait l’oreille derrière les portes et surgissait pour nous dire : ‘J’aime ça !’.

Les fondations et la charpente

Au début, Edith Fambuena refuse la proposition de Barclay, par “soucis d’éthique.” “Et puis, à l’écoute des chansons, j’ai eu ce déclic. Je ne pouvais pas, égoïstement, être la seule à pouvoir écouter la voix d’Alain. Je me disais que ça ferait du bien à son public, ce petit rab accordé“, exprime-t-elle.

Dès les prémisses, elle et Chloé échangent. Comme le raconte l’ex-épouse du chanteur : “On se posait ces questions incessantes : qu’en penserait-il ? Qu’aurait-il fait ? On était à l’affût des signes.” D’emblée, Edith se met  à l’écoute du cœur qui bat au creux des mots. Et sculpte des arrangements à l’os : “Je ne voulais pas être taxée de faire de la chantilly ou de l’esthétisme. J’imaginais des arrangements abrupts. Autour de sa seule voix, j’ai refait les instruments, les arrangements, le son. J’ai reconstruit les fondations, changé le bois, planté des clous, et monté la charpente. En revanche, je n’ai pas choisi les couleurs, je ne me suis pas attelée à la décoration ; je la laisse à la charge de l’auditeur. Dès que je m’entendais trop, je faisais machine arrière. Je voulais que seul brille l’esprit d’Alain. Que ça sonne ‘blues’. Un truc de racines…

Durant son travail, Edith Fambuena possède cette impression étrange qu’Alain Bashung l’écoute derrière la porte, qu’il va lui téléphoner : un fantôme penché sur sa table de mixage, au fil d’une expérience quasi mystique, comme elle la décrit : “Il me parlait, j’étais obligée de répondre. Ça paraît dingue ; c’est la vérité. On ne peut pas travailler avec un défunt qu’on a bien connu sans l’imaginer vivant. Je me suis enfermée dans mon studio pendant quinze jours, dans une sorte d’état de transe.” Avec sa baguette magique, Edith ranime les chansons : “Pour chacune, je tâchais de déceler pourquoi Alain n’en avait pas voulue. Et de refaire le décorum, de révéler chaque titre. Comme une photo.

Du rock et de la tendresse

Le disque se révèle en effet d’une cohérence lumineuse et apaisante. Chloé s’avoue heureuse : “C’est un disque rock, brut, mais aussi doté d’une grande tendresse : un geste artistique fort qui sonne juste, et lui ressemble. Cet album, à la lisière entre la vie et la mort,  s’impose comme une fête, pour moi, et ceux qui l’aiment : il redonne du souffle et de la vie à sa voix“. Au diapason, Edith complète : “Il n’y a pas de guerre, pas de projection, ni d’envie narcissique sur ses pistes. J’ai vécu ce disque comme un voyage.” Si la diversité des auteurs confère à chaque morceau son tempérament et sa belle singularité, la voix d’Alain et le talent de la réalisatrice unissent le tout sous l’esprit fort et profondément émouvant de Bashung. Edith Fambuena conclut : “C’était un créateur puissant. Il n’écrivait pas ses textes, ni ses musiques, mais il travaillait sur des bribes de propositions, les assemblait, les collait, les bousculait. C’était un formidable sampleur, qui faisait la connectique, qui raccrochait les tuyaux. Certains font les murs, d’autres font les ponts ; lui faisait les ponts.” Un héritage que perpétue à merveille En Amont : une passerelle jetée vers l’au-delà.

Alain Bashung, En Amont, Barclay (2018)


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