Mademoiselle K, intensité déconfinée

Mademoiselle K, 2022. © Celine Bischoff

Elle a repris son indépendance en 2015 à la suite d’une rupture de contrat avec sa maison de disques. Aujourd’hui, Mademoiselle K publie un sixième album éponyme traversé par le fantasme et le charnel et qui illustre à la perfection, mis à part un pas de côté folk du plus bel effet, la fougue et l’énergie rock de ses débuts.

RFI Musique : Avez-vous conscience d’aller à contre-courant de l’époque en sortant un album cinq ans après le précédent ?
Mademoiselle K :
Totalement (rires). Mon précédent manager me disait que je devais sortir un album tous les deux ans au maximum, voire un titre tous les ans. Je ne suis pas dans le schéma de consommation pour vivre correctement, mais c’est comme ça. Est-ce que je vais arriver à aller au bout ? Pour la première fois de ma vie, je me suis posé cette question. Sur les précédents disques, j’avais deux titres et déjà, j’étais pressée de le terminer. Là, c’était plus laborieux. Ça réclame de l’énergie de sortir un album lorsqu’on est indépendant : trouver le financement (elle est passée ici par le crowdfunding via Ulule, NDLR), le travailler, le défendre, la communication… Tous ces éléments-là étaient présents dans ma tête. Et puis le confinement arrive, un autre espace-temps dans nos vies et naturellement, j’ai eu ce plaisir de l’inertie, de laisser à ce rien une place dans la création. J’ai toujours été à décantation longue et le confinement a vraiment étiré ce temps-là.

Le disque s’ouvre par Chloroforme et ces paroles : « Est-ce que c’est la fin ? Est-ce que je suis finie ? Est-ce qu’il faut que je change de vie ? ». Avez-vous vraiment pensé à tout ça ?
A chaque fois que je finissais un album, je me suis toujours demandé : qu’est-ce que je fais maintenant dans la vie ? Fondamentalement, il y a plein de choses qui m’intéressent. Puis, je me rends compte que la musique me fait vibrer et donc systématiquement, j’y reviens. Une idée de sujet va surgir d’un coup et l’envie de la raconter va être plus fort que tout. Ce qui est nouveau, je le dis d’ailleurs aussi dans Chloroforme, c’est ce que je n’ai pas la réponse. Plus je vieillis et moins j’ai de certitudes. Avec une chanson comme J’rêve d’un CRS, je n’ai jamais autant galéré avec un arrangement. Je dois avoir quinze versions différentes et qui n’ont rien à voir avec ce que la chanson est devenue. Cela m’a permis d’aller chercher ailleurs, de trouver de nouvelles personnes qui m’ont aidée à prendre du recul, en l’occurrence les deux garçons Simon Quenea et Pierre Cheguillaume (du groupe nantais Inüit, NDLR). Ils m’ont bousculée avec des questionnements sur des structures de chanson, des tonalités.

Cette ouverture fait-t-elle référence aussi au fait que vous êtes moins visible médiatiquement depuis quelque temps ?
Il y a déjà le fait que je ne suis pas ce qu’on va appeler une nouveauté. Il y a aussi la femme qui vient d’avoir quarante ans. Qu’est-ce qui se passe à partir de cet âge-là dans la musique et d’un point de vue médiatique ? Je n’ai pas besoin de me plonger dans des livres pour dresser le constat : c’est plus compliqué pour les femmes de 40 à 60 ans. C’est un passage ingrat. Et après, elles sont grand-mères, elles redeviennent géniales, elles culminent.

Ce sentiment est-il encore davantage accentué lorsqu’on est une femme qui fait du rock ?
Ce qui est certain, c’est que c’est un domaine dans lequel on n’est pas nombreuses. Effectivement, je pense qu’il y a des choses qui pardonnent moins. Tout ce qui m’importe à chaque album, c’est la fraîcheur. D’où cette glace sur la pochette, qui est aussi un clin d’œil à Garçon bleu. Le disque a d’ailleurs failli s’appeler comme ça. Aucune chanson n’était assez représentative de cet album pour en dégager un titre mais elles ont toutes une belle identité.

Comment expliquez-vous que le fantasme s’ancre en pointillés dans ce disque ?
Il fait partie de moi. Dans les transports ou un parc, j’adore regarder les gens, leur attitude. Je peux aller très loin, me faire un film. Vercors Hardcore, c’est parce que je me suis inscrite à un stage de parapente. Dès qu’on s’est retrouvés en studio, j’ai posé un instrumental et je me suis tapé une sorte de trip sur les paroles. C’est comme une gourmandise littéraire, le plaisir d’écrire « J’ai les bras en érection/Tu me fais l’effet wagon ». Clairement, c’est cul et géologie, cette chanson. Je voyais plein de trucs dans ma tête. Le fantasme et la frustration vont ensemble. Dans Gâché, c’est le cas. Je vais finir par penser qu’il s’agit de la chanson de ma vie (rires).

Un désir de parenthèse plus folk à travers ce morceau ?
A cause de cette chanson et de Sous mon pull, j’ai hésité à faire un double album avec des titres folk d’une part et des titres rock d’autre part. C’était ça l’énergie du confinement, une espèce de retour à quelque chose de très pur.

Du charnel, du frontal, du cru dans vos textes. Un besoin de marquer votre territoire ?
C’est très jouissif dans l’écriture en tout cas. Virginie Despentes parlait d’introduire du doux dans nos intérieurs. Quand j’ai écrit J’rêve d’un CRS, on est en plein dans le propos. Il y a le fantasme d’une vraie virilité protectrice, quelqu’un qui enveloppe, capable d’empathie à l’égard de l’autre. Et en même temps, il y a celui d’une police qui protégerait vraiment. Ta sueur, c’est une chanson sur l’odeur intime. J’y suis très sensible, je sens tout de suite.

Gratin de tendresse est une chanson sur le confinement. De quelle manière avez-vous voulu l’aborder ?
Je stoppe le truc à un certain moment de l’histoire. Ce qui m’a intéressée dans le confinement, c’est la première phase, celle la plus sidérante. Après, le pass sanitaire, cela a été particulier dans ce que cela a généré chez les gens. Je n’ai pris que le côté bisounours du confinement, la magie de la première fois. Garder le meilleur et en rester au stade d’en rire, c’est ça mon choix. Dans une manifestation antérieure à cette période, j’avais vu une pancarte sur laquelle était écrite « Gratin d’amour, sauce humaine ». J’ai adoré cette phrase. Et puis, c’est complètement justifié parce qu’on s’est tous mis à cuisiner pendant cette période (rires).

Mademoiselle K (Autoproduction) 2022
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