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Franck Ramus : stop aux idéologies, vive les faits !

S’il existait un parti des rationalistes en France, il en serait l’un des membres les plus éminents. Directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’École normale supérieure (ENS), Franck Ramus est psycholinguiste. Mais comme son confrère américain Steven Pinker, le scientifique défend la raison dans le débat public. Sur son blog, Franck Ramus fustige régulièrement la prédominance en France de la psychanalyse, le rôle des religions, les discours catastrophistes sur une chute du QI ou encore les bonnes causes qui occultent l’idée de nature humaine. Cette semaine, il a convié à l’ENS Steven Pinker, venue en France pour la publication du Triomphe des Lumières (Les Arènes). Franck Ramus nous explique pourquoi ce plaidoyer pour le progrès devrait être lu par tous nos responsables politiques, et pourquoi une approche basée sur des preuves est plus efficace qu’une vision militante. Entretien.

Le Point : Pourquoi faut-il lire Le Triomphe des Lumières de Steven Pinker, dont vous faites la recension sur votre blog ?

Franck Ramus © DR

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Franck Ramus est psycholinguiste, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’École normale supérieure (ENS).

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Franck Ramus : J’ai lu le livre de Steven Pinker – un plaidoyer pour la raison, la science et l’humanisme – cet été, et je me suis dit qu’on manquait vraiment de ce genre de discours en France. D’une part, il y a des raisons communes avec les pays anglo-saxons. Pinker explique dans Le Triomphe des Lumières pourquoi les gens croient que le monde va de mal en pis, et sont du coup prêts à offrir leur vote au premier populiste venu surfant sur un discours nostalgique. Même si les êtres humains sont doués de raison, cette raison est piégée par de nombreux biais cognitifs, comme le biais de négativité qui fait que les événements négatifs attirent plus l’attention et sont mieux mémorisés que les événements positifs, ou comme le biais de représentation qui fait que les médias ne parlent que des trains qui sont en retard, mais pas de ceux qui sont à l’heure.

Mais en France, on a plus que chez les Anglo-Saxons un penchant pour les idées abstraites. C’est peut-être lié à notre tradition philosophique, et à nos intellectuels qui sont essentiellement de formation littéraire et s’intéressent peu aux données factuelles, ce qui ne les empêche pas de donner leur avis sur tous les sujets. Or, la plupart des grandes questions ont une composante scientifique. Soit nous possédons déjà des données qui permettent d’y répondre, soit nous pouvons suivre la démarche scientifique pour obtenir de telles données. Ce réflexe est très peu présent en France, dans les milieux intellectuels comme dans les médias. Voyez avec la pratique du fact-checking que vous n’avez importée que récemment des pays anglo-saxons. Je défends une approche des problèmes du monde fondée sur des données factuelles. Et Pinker est en cela notre meilleur messager. C’est un scientifique très important dans son domaine – les sciences cognitives –, mais qui ne fait pas que de la recherche dans son laboratoire. Il fait un effort de synthèse extraordinaire de différents champs de recherches comme l’histoire ou l’économie, et arrive à communiquer dans un langage accessible l’idée que la condition humaine a progressé dans son ensemble par rapport aux époques passées, et que nos meilleurs outils pour la faire progresser encore sont la raison, la science et l’humanisme.

Steven Pinker déplore que même les soi-disant « progressistes » à gauche sont aujourd’hui devenus « progressophobes », méfiants face à la science et l’idée de progrès. Comment l’expliquez-vous ?

La première raison, c’est l’ignorance. Nous savons à peu près tous que l’espérance de vie a augmenté, mais beaucoup ignorent que les inégalités globales se réduisent du fait du rattrapage des pays émergents sur les pays occidentaux. Un autre cliché est de penser que nous devenons plus riches mais moins heureux, alors que c’est faux. Les études montrent que les gens dans les pays plus riches sont plus heureux que ceux dans les pays plus pauvres, et que les citoyens plus riches dans un pays donné sont plus heureux que les plus pauvres. Sauf que les rendements sont décroissants : un euro de plus accroît plus le bien-être d’une personne au revenu modeste que de quelqu’un de très riche. Au final, à rebours des intuitions et du discours ambiant, le bien-être s’accroît réellement. Regardez aussi la pollution. Ceux qui ont connu Paris il y a cinquante ans peuvent se rappeler qu’avec le chauffage au charbon et les voitures de l’époque, les métropoles étaient bien plus polluées. Aujourd’hui, même si c’est loin d’être parfait, l’air est de bien meilleure qualité pour la plupart des polluants. De même, la pollution atmosphérique aux États-Unis a décru, alors même que le PIB comme la circulation automobile se sont envolés. Tout ça sont des faits qui méritent d’être connus. Ce qui ne signifie pas qu’il faille se satisfaire de la pollution actuelle, ni qu’il faille rester les bras croisés face au changement climatique. Comme l’a dit Franklin P. Adams, la principale explication du « bon vieux temps », c’est la mauvaise mémoire. Pinker œuvre pour nous redonner la mémoire et avoir une appréciation plus juste des évolutions de la condition humaine sur le long terme.

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« Il est grand temps que les politiques publiques de la France soient menées sur la base de l’examen le plus systématique et rigoureux possible des données factuelles disponibles, plutôt que sur la base de croyances, d’idéologies et d’arguments d’autorité », plaidez-vous…

La science ne dit jamais quelle décision prendre, c’est le rôle des responsables politiques de décider. Mais pour prendre de bonnes décisions, il faut qu’ils soient bien informés, et qu’ils aient une approche scientifique et rationnelle. Or, la plupart des politiciens n’ont pas du tout cette culture scientifique, et c’est assez catastrophique d’ailleurs. On n’arrête ainsi pas de mettre en œuvre des politiques publiques qui ne sont jamais bien évaluées, au point qu’on ne sait jamais vraiment ce qui a marché ou pas, et pourquoi. On gouverne pour l’essentiel au doigt mouillé, en fonction de telle ou telle idéologie. Au Royaume-Uni, quand ils lancent de nouvelles politiques, ils prennent des échantillons aléatoires et font des expérimentations comparant rigoureusement différentes régions. À partir de là, on peut voir si la nouvelle politique produit les effets attendus, et s’il y a lieu de généraliser ou pas à tout le pays. Regardez aussi l’éducation, sujet politique par excellence sur lequel de grandes idéologies s’affrontent. Comment est-ce qu’on fait pour que les élèves apprennent mieux ? Cette question est traitée de manière idéologique, et la plupart des ministres ont mené des réformes éducatives sur la base de simples opinions soufflées par des gourous. Alors qu’il existe une mine de données en la matière. Dans un tel contexte, c’est tout de même une bonne nouvelle que pour la première fois, un ministre de l’Éducation nationale se dise : « J’ai besoin d’un conseil scientifique. » [dont Franck Ramus est membre, NDLR]

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Ces derniers temps, plusieurs articles et études ont alerté sur une baisse présumée du QI. Qu’en est-il ?

Voilà un problème qui montre bien la différence entre le résultat d’une étude particulière et l’ensemble des données sur un sujet. Il y a eu quelques études isolées ces dernières années qui ont évoqué une baisse de QI moyen de la population. Ce qui nourrit un discours catastrophiste évoquant les effets de la malbouffe et de l’environnement, ou alors de l’immigration. Mais si on fait la synthèse de toutes les études, on constate en réalité un ralentissement de la hausse, ce qui signifie que le QI commence à plafonner. Nous avons gagné 30 points en un siècle, ce qui est énorme et qu’on a nommé « l’effet Flynn ». Mais, en même temps, un ralentissement est inévitable puisque le QI ne va pas grimper de manière infinie. C’est comme pour la hausse de la taille des individus. Du fait de l’amélioration de la nutrition et de la santé, nous sommes devenus plus grands, ce qui ne veut pas dire qu’un jour nous atteindrons les 3 mètres, car il y a des limites physiologiques. On a déjà beaucoup optimisé les facteurs environnementaux qui conditionnent le développement du corps et du cerveau, les gains qu’on peut faire sont désormais limités.

Une chronique du Monde parue en juin laissait entendre que les pesticides et perturbateurs endocriniens pouvaient expliquer cette supposée baisse du QI…

Ce cas illustre bien le conflit entre le militantisme et l’approche scientifique. Pour les besoins d’une cause, aussi respectable soit-elle comme la protection de l’environnement, certaines personnes vont faire feu de tout bois, prendre n’importe quel résultat qui leur permet de conclure que nous nous dirigeons vers la catastrophe, tout en ignorant les données plus nombreuses ou de meilleures qualités qui vont dans l’autre sens. Pour moi, quand bien même la cause est juste, il n’est jamais bon de déformer notre évaluation de la réalité. Quand on regarde les détails, on voit bien que les principales études qui ont évoqué une baisse du QI concernent la Finlande et la Norvège, deux pays qui utilisent bien moins de pesticides et ont une population bien moins dense que la Chine, où le QI a progressé de deux points par décennies de 1984 à 2011. Ces observations sont donc peu compatibles avec un effet des pesticides. Une autre interprétation possible est que ces pays nordiques ont atteint plus vite que les autres les limites de la physiologie humaine, et sont donc touchés les premiers par la stagnation du QI, et les fluctuations aléatoires qui vont avec.

Dans un livre majeur, The Blank Slate (2002), Steven Pinker regrettait que l’idée même de nature humaine soit devenue taboue pour les sciences sociales, et qu’on ne puisse plus évoquer les différences cognitives, minimes, entre les sexes…

Ce sont les mêmes biais cognitifs à l’œuvre que pour l’environnement. Des gens ont une bonne cause – lutter contre les discriminations – et veulent ainsi que tout le monde soit traité de la même façon. En conséquence, ils considèrent que tout résultat montrant des différences, même minimes, entre les sexes, est inacceptable car les conséquences sociales seraient insupportables. Cela les conduit à nier certains aspects de la réalité. C’est pour moi complètement déraisonnable. Si la science constate quelques différences entre les hommes et les femmes, cela ne justifie en rien les injustices dont sont victimes les femmes, ni quelque discrimination que ce soit. Il est important de faire la distinction entre des questions de faits – comment sont les humains – et les questions de valeurs – le type de société dans lequel on voudrait vivre.

Sur le plan cognitif, quand on regarde les distributions des scores chez les hommes et les femmes, on constate que ça se recouvre énormément, mais qu’il y a de petites différences. Là où c’est le plus évident, c’est dans tout ce qui concerne la sexualité, ce qui est normal. En dehors du domaine sexuel, il y a de petits avantages pour les femmes dans certains tests, pour les hommes dans d’autres, mais ce n’est pas énorme. Les différences les plus fiables se voient plus dans le domaine des préférences que des capacités. Les hommes et les femmes ne sont pas attirés par les mêmes choses, ce qui, au-delà des biais sociaux (qui sont bien réels), explique sans doute en partie les différences de choix professionnels. Des études montrent clairement que, contrairement à une idée reçue, les différences de choix d’études et de carrière entre les hommes et les femmes sont plus accentuées dans les pays égalitaires, comme les nations scandinaves, que dans les pays plus rétrogrades. Ça ne signifie pas qu’il faille renoncer à progresser vers une société plus égalitaire. Mais il ne faut pas imaginer que cela rendra les hommes et les femmes de plus en plus similaires, bien au contraire. Moins les individus sont contraints par leur environnement, plus ce sont leurs prédispositions qui s’expriment.

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La génétique n’est-elle pas devenue taboue, comme en témoignent les réactions virulentes à la suite de la publication du livre de Robert Plomin, Blueprint (1) ?

En disant cela, vous êtes vous-même victime d’une vision décliniste, car cette polémique est vraiment récurrente (rires). Nous avons des données depuis cinquante ans sur les facteurs génétiques [de nos comportements, NDLR]. Oui, il y a des facteurs génétiques, mais il y a aussi les facteurs environnementaux, et ils interagissent de manière complexe. Encore une fois, les détracteurs de ces recherches commettent une erreur de raisonnement, confondant les découvertes scientifiques sur la nature humaine et les conséquences sociales supposées en découler. Or, ce n’est pas parce que des facteurs génétiques ont des effets sur nos comportements que l’individu ne peut pas changer et progresser. Quelles que soient les prédispositions génétiques des individus, il est toujours possible d’agir dans leur environnement (notamment par l’éducation) pour améliorer leur sort. Un exemple : le projet Parler Bambin, inspiré des sciences cognitives, ambitionne d’aider certains enfants à rattraper leur retard en matière de langage. De nombreux professionnels de la petite enfance s’y opposent car ils ont peur que l’on stigmatise ces enfants, souvent de classes défavorisées. Ces discours pleins de bons sentiments conduisent au final à refuser d’aider les enfants qui en ont le plus besoin. Les bonnes intentions sont louables, mais par elles-mêmes, sans l’aide de la connaissance et d’une démarche d’évaluation scientifique, elles ne suffisent pas et peuvent même aboutir aux effets inverses de ceux désirés.

(1) « Blueprint » (2018, non traduit) de Robert Plomin, explique que la transmission de gènes est de loin la plus grande influence qu’ont les parents sur leur progéniture.


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