Le peintre français Pierre Soulages, maître du noir et légende de l’art contemporain, est mort à 102 ans

Le maître du noir est mort. Pierre Soulages est mort à l’âge de 102 ans. Une information annoncée par la mairie de Rodez (Aveyron) mercredi 26 octobre et qu’a pu se faire confirmer franceinfo. Le père de l’outrenoir, l’une des figures majeures de l’art contemporain en France et dans le monde, a créé pendant plus de huit décennies. Il a travaillé jusqu’à la fin dans son atelier de Sète (Hérault) : trois des œuvres exposées dans l’exposition organisée par le Louvre pour ses 100 ans ont été peintes en 2019. 

« Enfant, je préférais tremper mes pinceaux dans l’encre noire plutôt que d’employer des couleurs. On m’a raconté que je faisais de grands traits noirs sur le papier. J’aurais répondu que je faisais de la neige », racontait Pierre Soulages en 2009, lors de la rétrospective organisée par Centre Pompidou pour ses 90 ans. Il rendait ainsi le blanc du papier plus blanc en mettant du noir.

Pierre Soulages a toujours aimé le noir : « Ce fut la couleur de mes vêtements dès que j’ai pu les choisir. Ma mère était outrée. Elle me disait : ‘Tu veux déjà porter mon deuil ?' », racontait-il à l’AFP en février 2019. Et c’est en noir qu’il s’est marié en 1942 avec Colette, dont il a partagé la vie pendant près de 80 ans. En 1979, Pierre Soulages a commencé à ne mettre que du noir sur ses toiles, inventant ce qu’il a appelé l’outrenoir, un autre « champ mental que le noir ».

Pierre Soulages devant l'abbatiale de Conques (Aveyron) en 1994, année où ont été inaugurés ses vitraux (CUNILLERE / SIPA)

Pierre Soulages devant l'abbatiale de Conques (Aveyron) en 1994, année où ont été inaugurés ses vitraux (CUNILLERE / SIPA)

Pierre Soulages est né en 1919 à Rodez, dans l’Aveyron. Son père, un carrossier qui fabrique des charrettes, meurt alors qu’il n’a que 7 ans. Il est élevé par sa mère et sa sœur plus âgée que lui. Enfant, il s’évade en fréquentant les artisans de son quartier. Il en gardera un goût pour les outils, utilisant des pinceaux de peintre en bâtiment ou fabriquant lui-même ses instruments.

Lors d’un voyage de classe, il visite l’abbatiale romane de Conques. Un choc esthétique. « C’est là, je peux le dire, que tout jeune j’ai décidé que l’art serait la chose la plus importante de ma vie », disait-il dans un entretien à la Bibliothèque nationale de France en 2001. Il créera les vitraux pour l’abbatiale des années plus tard

Il peint régulièrement à partir de 1934 et va à Paris à 18 ans pour préparer le concours de l’école des Beaux-Arts. Il est admis, mais trouve l’enseignement médiocre. Il décide de retourner à Rodez.

La période de la guerre est mouvementée : il est mobilisé en juin 1940, démobilisé début 1941, il étudie à l’école des Beaux-Arts de Montpellier, puis travaille dans un vignoble sous une fausse identité pour échapper au travail obligatoire en Allemagne.

La carrière de peintre de Pierre Soulages commence réellement quand il s’installe à Courbevoie, en banlieue parisienne, avec Colette, en 1946. D’emblée, ses œuvres sont abstraites. Il combine d’épaisses lignes verticales, horizontales, obliques, comme des idéogrammes. Il peint sur papier avec du brou de noix, sur des verres cassés avec du goudron.

Soulages, ce n’est pas que du noir. Au-delà de Conques, il a été impressionné par l’art pariétal, dans lequel il puise ses couleurs. Des couleurs sourdes, de l’ocre au noir en passant par le rouge ou des bruns plus ou moins soutenus.

A partir de 1951, Soulages pratique aussi la gravure, sur plaques de cuivre. Ses estampes de petite taille utilisent toutes ces couleurs, en contraste avec le noir. Il réalise plus tard des lithographies où il utilise des couleurs plus vives (rouge vermillon, jaune vif, bleu). Puis des sérigraphies (l’une d’elles est utilisée pour l’affiche du festival d’Avignon en 1996). Sur papier, il peint des gouaches où il introduit des bleus intenses et lumineux.

Dans ses peintures des années 1950-1970, il fait contraster des formes noires avec des fonds colorés, puis il fait apparaître les couleurs du fond en raclant le noir. Ou bien il fait contraster le noir avec le blanc.

Une toile de Pierre Soulages au Centre Pompidou en octobre 2009 (REMY DE LA MAUVINIERE/AP/SIPA / AP)

Une toile de Pierre Soulages au Centre Pompidou en octobre 2009 (REMY DE LA MAUVINIERE/AP/SIPA / AP)

C’est en 1979 que Pierre Soulages invente l’outrenoir. En 2009, lors de la rétrospective du Centre Pompidou, il expliquait à l’historien de l’art Hans-Ulrich Obrist qu’il était né alors qu’il était en train de « rater une toile. Un grand barbouillis noir ». Malheureux, il est allé dormir. « Au réveil je suis allé voir la toile », racontait-il. « J’ai vu que ce n’était plus le noir qui faisait vivre la toile mais le reflet de la lumière sur les surfaces noires. Sur les zones striées, la lumière vibrait, et sur les zones plates tout était calme. » Un nouvel espace s’ouvre, pour lui, devant la toile : « La lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau. »

Il se met alors à jouer avec la matière de la peinture noire, de l’huile jusqu’en 2004, puis de l’acrylique. Il la travaille avec des outils, créant du relief, la rendant luisante ou mate. La lumière produit des changements de couleur.

D’une toile en trois panneaux (Peinture 222 x 449 cm, 30 septembre 1983) qu’il avait observée chez lui à Sète, près de la Méditerranée, et qu’il présentait au Centre Pompidou en 2009, Pierre Soulages a dit : « Certains matins, elle est gris argent. A d’autres moments, captant les reflets de la mer, elle est bleue. A d’autres heures, elle prend des tons de brun cuivré (…). Un jour, je l’ai même vue verte : il y avait eu un orage et un coup de soleil sur les arbres qui ne sont pas loin de là. »

Les vitraux de l’abbatiale de Conques, une commande publique, sont une des grandes œuvres de Pierre Soulages. Elles lui ont demandé sept ans de travail, entre 1987 et 1994. Pour les 104 verrières, il a imaginé un verre particulier, créé avec le maître-verrier Jean-Dominique Fleury. Il utilise l’opacité et la transparence qu’il a réparties pour faire varier les intensités lumineuses en fonction de l’heure du jour. Cela a donné des effets de couleurs inattendus. Des lignes fluides, obliques légèrement courbes, courent sur le verre.

Autre lieu qu’il faut visiter pour rencontrer Soulages, le musée Soulages de Rodez a ouvert ses portes en mai 2014. Il possède le plus important ensemble de ses œuvres. L’artiste en a accepté l’idée à condition qu’il soit ouvert à d’autres artistes : des expositions temporaires y ont été consacrées à Yves Klein, aux femmes artistes abstraites dans les années 1950, à Le Corbusier, à Calder, à Claude Lévêque…

Le musée Soulages à Rodez (Aveyron), le 4 octobre 2021. (PATRICE THEBAULT / AFP)

Le musée Soulages à Rodez (Aveyron), le 4 octobre 2021. (PATRICE THEBAULT / AFP)

Soulages a fait une donation de 500 pièces au musée dont de nombreuses gravures, des gouaches, des encres, des brous de noix, des huiles sur toile et tous les travaux liés à la création des vitraux de Conques (notamment les cartons). Il y a ajouté 14 peintures dont un outrenoir de 1986. 

Le musée Fabre de Montpellier et le Centre Pompidou possèdent également d’importantes collections de l’immense peintre français.


Continuer à lire sur le site France Info

%d blogueurs aiment cette page :