« Œuvre d’art » ou « spectacle de désolation » : à Nîmes, les pro et anti-corrida s’affrontent autour de l’arène

« J’arrivais de l’école et je montais directement par ces escaliers en direction de l’arène. » Quand le jeune torero « El Rafi » évoque sa passion pour la tauromachie, il en revient régulièrement à ses souvenirs d’enfance. Raphaël Raucoule a grandi au milieu des arènes de Nîmes (Gard), entre les gradins et le bureau de son grand-père, qui a longtemps été le gardien du toril nîmois, cette enceinte où l’on tient les taureaux enfermés avant la corrida. « La feria, c’est deux fois par an. Je ne vivais que pour ça. Vous sentez cette odeur ? Ça, c’est toute mon enfance », sourit ce passionné de 23 ans en montant les marches qui mènent au toril. Ressurgissent alors les premiers pas sur le sable de l’école taurine à partir de 2009, à l’âge de 10 ans, puis les premières passes face à des jeunes bovins, jusqu’à devenir le 69e matador de taureaux français, en juin 2021.

Au moment d’évoquer la proposition de loi du député LFI Aymeric Caron visant à « abolir la corrida », « El Rafi » perd son sourire. « Cela ne me paraît pas normal de faire voter une loi pour une pratique locale, qui touche à notre identité. Je n’impose pas ma culture aux autres, mais on demande juste le respect de nos traditions », s’agace le Nîmois. L’examen de la proposition de loi est encore incertain, mais l’Assemblée nationale pourrait en théorie choisir, jeudi 24 novembre, de supprimer l’exception à la loi accordée à certains départements en raison d’une « tradition locale ininterrompue ». Cette dérogation permet à des villes comme Nîmes d’organiser des corridas sans tomber sous le coup de l’article 521-1 du Code pénal qui punit de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait « d’exercer des sévices graves ou de commettre un acte de cruauté envers un animal »

A Nîmes, comme dans une douzaine d’autres villes, des manifestations pour défendre la corrida sont organisées samedi 19 novembre. Et « El Rafi » ne compte pas rendre ses armes et sa muleta si facilement. Avant de partir en Espagne, du côté de Séville, pour s’entraîner pendant la saison hivernale, le matador suit de près le parcours de la loi à l’Assemblée. Il a même prévu de se rendre à Paris le 24 novembre avec d’autres aficionados et toreros. Dans son berceau nîmois, il n’est d’ailleurs pas le seul à se mobiliser. Sur le quai de la gare, l’éleveur de taureaux Benjamin Cuillé s’apprête à monter dans le train en direction de Paris pour rencontrer plusieurs responsables politiques, afin de les convaincre de voter contre la loi et de préserver sa passion, qu’il décrit dans une avalanche de superlatifs. « C’est un spectacle extraordinaire, qui transmet des émotions incomparables, une œuvre d’art unique dessinée sous vos yeux. C’est pire que la drogue quand on y goûte ! »

« Pour moi, la violence du taureau est transformée en art lors d’une corrida. »

Benjamin Cuillé, éleveur de taureaux dans le Gard

à franceinfo

De quoi parle-t-on exactement ? Il existe différents types de spectacles taurins en France, mais le terme « corrida » correspond généralement à la pratique la plus répandue, qui met en scène six taureaux, âgés de 4 à 6 ans. Chaque bête se retrouve au centre d’un combat d’une vingtaine de minutes, divisé en trois parties (des « tercios »). Le « tercio de pique » fait intervenir des cavaliers qui blessent l’animal au cou à l’aide d’une longue pique, le deuxième tercio consiste à planter des banderilles dans le bovin et le troisième tercio, le plus célèbre, correspond à une série de « passes » (des mouvements exécutés par le torero avec sa cape) avant l’estocade, c’est-à-dire la mise à mort du taureau.

Le matador péruvien Andres Roca Rey, le 9 juin 2019, dans les arènes de Nîmes (Gard).  (SYLVAIN THOMAS / AFP)

Le matador péruvien Andres Roca Rey, le 9 juin 2019, dans les arènes de Nîmes (Gard).  (SYLVAIN THOMAS / AFP)

A quelques mètres des arènes, Corentin Carpentier, président-fondateur de l’association des Jeunes Aficionados nîmois, jongle entre la gestion de son bar à vins et son activité militante en faveur de la défense des valeurs véhiculées par la tauromachie. « C’est une source de lien social incroyable », assure-t-il. Il plaide pour la défense d’une « minorité culturelle régionale » et déploie tout un éventail d’arguments, de l’attractivité économique du territoire à la préservation de la biodiversité : « Cette race de taureaux de combat ne peut exister qu’à la condition que la tradition se perpétue. »

« Si on met le doigt dans l’engrenage mortifère d’Aymeric Caron, on risque un effet domino, estime ce mordu de spectacles taurins. Cela pourrait menacer les courses camarguaises, la chasse, la pêche… L’objectif de Caron, c’est de supprimer toutes les passions rurales qui touchent à l’animal. » Son association a en conséquence levé 20 000 euros, via une cagnotte participative, pour financer une vidéo de défense de la tauromachie. « Cet été, l’alliance anti-corrida a diffusé un spot sur les chaînes d’info, on ne pouvait pas laisser passer ça », explique-t-il.

« Comme le toro brave, on charge, on attaque. L’idée, c’est de gagner ce combat pour notre liberté, notre bon droit de vivre enraciné sur nos territoires. »

Corentin Carpentier, des Jeunes Aficionados nîmois

à franceinfo

« Pour moi, la corrida c’est toute une vie », reconnaît le jeune homme de 32 ans. Il raconte ses premières fois, à l’âge de 3 ans, sur les genoux de son arrière-grand-père – « Je me souviens surtout du cornet en papier journal Midi libre avec des bonbons » – et décrit avec fougue ses plus belles émotions, quand il a découvert pour la première fois, à l’adolescence, l’indulto, cette rare grâce accordée au taureau pour qu’il puisse regagner les prairies de la Camargue et se reproduire.

« Ils sont tombés dedans depuis qu’ils sont petits, c’est du conditionnement », lâche, dépitée, Claire Starozinski, qui a fondé l’Alliance anti-corrida en 1994 à Nîmes. Dans un bar situé au pied des arènes, où des têtes empaillées de taureaux vaincus ornent les murs, la présidente de l’association s’en prend point par point aux arguments des pro-corrida. « Quand ils parlent d’art, de culture, de patrimoine… tout ça c’est de l’emballage. L’art, c’est ce qui élève l’être humain, pas ce qui le condamne au rang de voyeur, estime-t-elle. Par ailleurs, c’est une tradition espagnole, selon moi. La preuve : tout le vocabulaire de la corrida est en espagnol. La tradition camarguaise, ce sont les courses de taureaux. »

« Une corrida, c’est un spectacle de désolation terrible. »

Claire Starozinski, présidente de l’Alliance anti-corrida

à franceinfo

La militante anti-corrida rappelle que les spectacles taurins ne bénéficient pas de la TVA à taux réduit de 5,5%, « preuve qu’ils ne concourent pas à une œuvre de l’esprit ». Enfin, si la corrida a bien été inscrite en 2011 sur la liste du « patrimoine culturel immatériel » du ministère de la Culture, elle en a été rapidement retirée. Quant à l’argument sur la biodiversité, « il existe 22 000 têtes de bétail de race camarguaise, donc la Camargue va continuer à exister. Les taureaux de combat, c’est seulement 7 à 8 000 bêtes. Il disparaît des races d’animaux tous les jours et il n’y a personne pour s’en émouvoir. Et puis élever un animal dans le seul but de l’amener se faire supplicier dans l’arène, ça me paraît aberrant. »

Le débat sur la corrida se cristallise inévitablement sur la question de la souffrance animale. « La corrida, ce n’est pas un combat, c’est une exécution », tranche Claire Starozinski, qui se souvient encore avec émotion d’une manifestation en 2019 où les militants anti-corrida étaient restés immobiles devant les arènes, avec les râles du taureau en fond sonore.

Une vingtaine de militants de l'Alliance anti-corrida manifestent devant les arènes de Nîmes (Gard), en septembre 2019. (DR)

Une vingtaine de militants de l'Alliance anti-corrida manifestent devant les arènes de Nîmes (Gard), en septembre 2019. (DR)

Devant les arènes, autour de la statue du torero Christian Montcouquiol, alias Nimeño II, il n’est pas rare de trouver des Nîmois qui partagent une aversion pour la corrida. « Il y a d’autres moyens de jouer avec des taureaux, sans les faire souffrir », estime Viriginie, installée depuis vingt ans dans la ville. « C’est horrible, je trouve ça immonde », ajoute Magali. « C’est un sujet complexe, entre le poids de la tradition, de la culture, et la souffrance animale. Je suis d’origine espagnole, mais je trouve ça quand même un peu archaïque », résume Fabien, 47 ans.

Entre pro et anti-corrida, le dialogue est parfois houleux. « C’est difficile de débattre de cette question quand on se fait traiter de pervers ou de sadique, déplore l’éleveur Benjamin Cuillé. Qu’est-ce que c’est, la souffrance ? Evidemment, le taureau a des terminaisons nerveuses, mais il faut éviter de faire de l’anthropomorphisme. Un taureau fait entre 500 et 750 kilos et il a un cuir épais. » « Je fais la différence entre souffrance et douleur », ajoute Corentin Carpentier. 

« Dans l’arène, le taureau ressent la douleur, mais c’est ce qui le fait combattre, comme un boxeur qui prend un coup. »

Corentin Carpentier

à franceinfo

Patrick Varin, ancien torero devenu professeur au Centre français de tauromachie (à Garons, près de Nîmes), pousse l’argument. « Une fois, un taureau m’a ouvert le visage. J’ai eu mal, mais je n’ai pas souffert. J’étais au-dessus de la douleur, grâce à l’adrénaline », raconte celui qui s’occupe désormais de la carrière d' »El Rafi ». « Je suis même retourné dans l’arène après m’être fait recoudre. Je suis persuadé que le taureau est dans le même état d’esprit. »

Un compromis écartant de la corrida la seule mise à mort pourrait-il satisfaire les deux camps ? Les aficionados ne veulent pas en entendre parler. « Cela aseptiserait le spectacle et ça enlèverait tout intérêt à l’indulto, estime Corentin Carpentier. Je conçois que la corrida puisse apparaître comme un ovni dans un monde aseptisé, mais il s’agit d’accepter de ritualiser la mort. En fait la corrida souffre de sa sincérité, car elle ne cache pas la mort, dans une société où on ne veut plus la voir ». 

Régulièrement, des sondages révèlent qu’une majorité de Français s’opposent à la corrida avec mise à mort du taureau. La proposition de loi d’Aymeric Caron n’a pourtant pratiquement aucune chance d’aboutir le 24 novembre, au regard notamment de l’opposition du gouvernement. En commission, mercredi, les députés ont d’ailleurs rejeté le texte.


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