Dix moments godardiens légendaires

Retour sur dix moments qui ont forgé la légende de Jean-Luc Godard, entre séquences de cinéma révolutionnaires et happenings médiatiques funambules.

« Si vous n’aimez pas la mer… » (A bout de souffle, 1960)

A bout de Souffle n’a pas commencé depuis cinq minutes que le héros (un semi-inconnu nommé Jean-Paul Belmondo) rompt déjà l’une des règles sacro-saintes du cinéma en se tournant directement vers la caméra pour s’adresser au spectateur. Sacrilège ! Ce n’est certes pas le premier regard-caméra de l’histoire (Jean-Luc Godard adorait celui de Monika de Bergman, « l’un des plans les plus tristes de l’histoire du cinéma ») mais là, le type insulte carrément les gens dans la salle ! « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville… Allez vous faire foutre. » Un mélange d’uppercut stylistique, de romantisme anar et de frime publicitaire. Godard is born.

 

Le Louvre en 9 minutes et 43 secondes (Bande à part, 1964)

« C’est mon plus mauvais film », disait Godard de Bande à part. Mais c’était surtout pour embêter Tarantino, qui a emprunté à cette chouette petite série noire le nom de sa boîte de prod’ (A Band Apart). Dans ce film de 1964 (le septième Godard en quatre ans !), Anna Karina, Claude Brasseur et Sami Frey traversent le Louvre en 9 minutes et 43 secondes, battant ainsi de deux secondes le record détenu par « Jimmy Johnson de San Francisco » (dixit Godard lui-même en voix off). Une sorte de précipité de l’art godardien : il s’agira souvent, dans ses films, de revisiter l’histoire de l’art au pas de charge, en n’en saisissant que des fragments, à la volée. La scène est également emblématique du génie du Godard sixties pour ces « moments de vacances » (comme il disait), instants de poésie suspendus. Dans le même film, la scène du Madison est pas mal non plus. Le Carax de Mauvais sang et le Tarantino (encore lui) de Pulp Fiction s’en souviendront.

 

Le générique du Mépris (1964)

Un accord de musique strident et solennel signé Georges Delerue affiche la couleur. La caméra au ras du sol laisse deviner, droite cadre, les rails d’un travelling à venir. Un travelling qui en réalité, file droit vers nous. File mais lentement. Comme le débit de Jean-Luc Godard qui en off, de sa voix grave, balance le générique dans un hommage probable à Sacha Guitry. La caméra va ensuite s’élever dans les airs en même temps que l’opérateur Raoul Coutard, visible à l’écran. Cinecittà, Mecque d’un cinéma où certains vieux d’Hollywood ont tenté de renaitre (Lang…). Ciel bleu, couleurs pastel. Un peu passés. Temps éperdu. Et la phrase apocryphe, parce qu’attribuée à tort à André Bazin : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs… » « … Le Mépris est l’histoire de ce monde », conclut Godard. Et ce générique en plan-séquence devient immédiatement l’un des plus célèbres du cinéma.

 

Les fesses de Bardot (1964)

Juillet 1964. « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’amour où l’on ne comprend rien aux sentiments qui animent les personnages ? Pourquoi engager Bardot, s’il n’y a aucune scène sexy avec elle ?», se demandent les producteurs du Mépris. B.B non plus n’est pas contente du résultat. Et Le Mépris qui devait faire l’événement du festival de Venise retourne illico en salle de montage. Les Etats-Unis ont envoyé des cow-boys pour veiller au grain. Il est ainsi convenu d’ajouter des séquences et notamment une scène de lit avec B.B. Godard, écrit dans la foulée, la fameuse ouverture qui aujourd’hui appartient à la mémoire collective : « Et mes seins, tu les aimes mes seins ? Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ?…» George Delerue compose une musique au lyrisme assumé dont la mélancolie semble sortir tout droit «de la souffrance des personnages », dixit Piccoli. Godard met des filtres de couleurs. Tout est beau, tout est parfait. Il arrive que les producteurs, même vulgaires, participent à l’élévation des choses.

Godard marche sur les mains (1965)

1965. Le Mépris est en boîte. A la télé, Godard fait le fanfaron.  « Les deux problèmes que j’ai eu avec Bardot c’est de parvenir à lui faire mettre sa jupe en-dessous du genou… Ça, je n’y suis absolument pas arrivé, alors la plupart du temps, je l’ai mise en peignoir (…) L’autre était de lui faire baisser sa choucroute… » Godard explique alors avoir passé un deal avec Bardot sur le tournage à Capri : réduire d’un centimètre la coiffure de B.B  par mètre qu’aura effectué Godard en marchant sur les mains. 15 cm = 15 mètres. Cqfd. Godard ou l’art de déboulonner les statues. A la télé, JLG se marre et s’exécute illico.

 

La dernière séquence de Pierrot le fou (1965)

Bleue comme la peinture sur la face de Belmondo. Rouge, comme la chemise de Pierrot qui s’appelle en fait, Ferdinand. Verte comme la nature environnante de l’île de Porquerolles où le « fou » vit désormais en solitaire. Enfin, jaunes comme les bâtons de dynamite que Bébel s’enroule autour du visage avant d’allumer la mèche. Boum ! Un suicide par explosion effectué avec une certaine désinvolture. Les flammes déchirent le cadre. Un lent panoramique gauche-droite, s’écarte du brasier. Soudain, que du bleu. Ciel et mer emmêlés. L’horizon enfin immobile. La caméra a, elle-aussi, terminé sa course. « Elle est retrouvée ? » chuchote Karina, « Quoi ? » susurre Belmondo. « L’éternité ! » C’est Arthur Rimbaud et ses Vers nouveaux que Godard ressuscite au bout de ce road-movie romantique. Godard enterre ici, une première fois son cinéma.

 

 

Mai 68, travellings et gros plans

Godard n’est pas le seul à vouloir interrompre le festival de Cannes en plein Mai 68 – Truffaut, Louis Malle, Claude Berri, Carlos Saura, entre autres, sont d’accord avec lui. Mais, comme souvent, c’est le Suisse qui trouve la formule qui entrera dans l’histoire et résumera l’événement : « Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous me parlez travellings et gros plans. Vous êtes des cons ! » Quand même, quel génie.

 

Le César d’honneur dédié aux « professionnels de la profession » (1987)

Un moment de télé hallucinant. En 1987, Godard reçoit un César d’honneur. Juste avant d’aller embrasser Isabelle Huppert et de saluer « les professionnels de la profession », il est cuisiné par un Jean-Pierre Elkabbach très envahissant. Devant la grande famille du cinéma sur son 31, JLG, écharpe autour du cou et imper à la main (on dirait qu’il sort du métro), improvise des formules fulgurantes de sa voix d’outre-tombe, mélancolique et désolée. « Quand on va au cinéma, on lève la tête, quand on regarde la télévision, on la baisse ». « J’arrive pas bien à faire des films mais j’aime bien faire du cinéma. » « La marge, c’est ce qui fait tenir les pages ensemble. » « Les plus grands films français ? J’en retiens quatre : L’Arroseur arrosé, Angèle, Pickpocket, le quatrième j’ai oublié. » Humour, désenchantement, lucidité, refus de baisser les yeux, ou les bras. Tout le Godard 80’s résumé en une séquence.

 

La 3D selon Godard (2014)

Pour l’éminent théoricien du cinéma, l’américain David Bordwell, titulaire d’une chaire à l’Université du Wisconsin-Madison, c’est : « le meilleur film en 3D jamais vu.» Trop tard David, c’est gravé dans la bande-annonce ! Sur France Inter, Godard en promo compare cette « petite » invention à « une brouette » (!), un truc pour faire mumuse avec les images. Et de fait, il ne s’en prive pas. De cet Adieu au langage, on garde le souvenir d’une projection cannoise en 2014 qui foutait un peu la gerbe, la 3D selon JLG créant par un jeu de mélanges et de télescopages, d’étranges kaléidoscopes. Mais alors qu’il s’amuse à bousculer les perspectives de l’image, Godard cite Céline : « Le plus difficile c’est de faire entrer le plat dans la profondeur. » Soit tout l’inverse dudit processus. Godard, le farceur.

La conférence de presse cannoise du Livre d’image en FaceTime (2018)

Godard a longtemps eu son rond de serviette au festival de Cannes. Dans les années 2010, si ses films continuaient à y concourir, lui n’y venait plus. Du moins pas en chair et en os. Car même quand il n’était pas là physiquement, on ne voyait que lui et on ne parlait que de lui. Ses classiques sixties (Le Mépris, Pierrot le fou) ornaient régulièrement les affiches de la manifestation. En 2010, pour expliquer son absence à la projection de Film socialisme, il invoque des « problèmes de type grec » – la formule entre instantanément dans le langage cannois courant. En 2018, pour la conférence de presse du Livre d’image, il intervient en visio : les journalistes font religieusement la queue pour venir lui poser leurs questions, par smartphone interposé. 50 ans après Mai 68, Godard continue de briser le cérémonial cannois. Il est âgé, le film est plus crépusculaire que jamais, on pressent tous que la fin est proche, et JLG se réinvente en oracle numérique.  


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