Asad Rehman: «La crise climatique n’est pas qu’une question de carbone»

Engagé depuis près de vingt ans dans les mouvements de justice climatique, le Britannique Asad Rehman est une figure dans la galaxie des mouvements écologistes anglo-saxons. Il dirige l’ONG War on Want de lutte contre la pauvreté, créée en 1951. Aujourd’hui, il était aux côtés de la sœur d’Alaa Abdel Fattah, dans le cadre de la campagne de soutien en faveur du militant égyptien. Pour lui, le combat pour le climat n’est pas qu’une question de carbone et d’ours polaires.

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Recueilli par notre envoyé spécial à Charm el-Cheikh

Au-delà du fait qu’Alaa est citoyen du pays hôte de la COP, qui permet de mettre en lumière sa situation, en quoi son cas est-il une question de justice climatique ?

Alaa incarne, non seulement en Égypte, mais partout dans le monde, que les défenseurs des droits humains et ceux de la cause climatique sont criminalisés, jetés en prison et tués. Deux défenseurs de l’environnement sont tués dans le monde chaque semaine.

Le terme de justice climatique est né de l’histoire des luttes des mouvements du Sud et des mouvements de justice environnementale au Nord. Tous avaient compris que la crise climatique, ce n’était pas le seulement le carbone, mais qu’il s’agissait d’une crise structurelle qui se manifeste de différentes manières. Non seulement elle exprime les injustices et inégalités qui préexistent, mais les accentuent. À mesure qu’elle s’aggravait, ces mouvements ont remarqué que les gens dont les maisons ont été détruites, qui n’avaient pas de ressources régulières pour vivre, qui n’avaient pas de filets de sécurité, de services publics, étaient aussi les plus vulnérables au changement climatique. Et plus ils demandaient des droits, pour pouvoir se nourrir ou en finir avec la pauvreté, plus les gouvernements devenaient répressifs. Donc les droits humains sont un élément structurant de la lutte contre le changement climatique. Car l’un des droits les plus basiques est celui de vivre dignement.

Plus de cents chefs d’État viennent de s’exprimer pendant deux jours. Avez-vous écouté les discours ? Est-ce encore du « bla-bla-bla » selon vous ?

Les mots ne coûtent pas cher ! Nous allons maintenant voir ce qui va se décider concrètement pendant ces deux semaines. Il faut bien comprendre que ces négociations climatiques sont un espace de confrontation entre les pays les plus puissants dans le monde et ceux dépourvus de pouvoir, entre ceux qui ont profité d’un système économique, pas seulement libéral ou capitalisme, mais issu du colonialisme.

Quand je suis arrivé dans ces espaces pour le climat, il y a pas mal d’années, les discussions tournaient autour des ours polaires, on parlait de carbone. Aujourd’hui, des chefs de gouvernements utilisent l’expression « justice climatique ». Vous avez la Première ministre de la Barbade qui dit qu’on ne laissera pas le colonialisme se reproduire à travers la justice climatique, le Pakistan inondé qui utilise le mot réparations. Tout cela montre que nous sommes arrivés loin. Le fait que les pays riches ne peuvent plus ignorer la demande des « pertes et dommages », comme ils l’ont fait depuis 30 ans, montre aussi que la pression mise sur eux a fonctionné.

Vous étiez sur le devant de la scène, à Glasgow, avec la Coalition COP26 que vous avez co-fondée, qui rassemblait divers acteurs de la société civile. Quel bilan dressez-vous de l’année qui vient de s’écouler ?

De la part des États, je ne vois pas venir l’action dont nous avons besoin. Mais on voit de plus en plus de gens relier les maillons d’une chaîne, de comprendre le prix que leur coûte le changement climatique, de réaliser que ce n’est pas qu’une crise énergétique, que c’est une crise des énergies fossiles et demander des alternatives pour garantir une vie plus saine, plus durable.

Juste avant la COP26 à Glasgow, les rapports du Giec ont prévenu que l’humanité était sur la corde raide. Juste avant cette COP, des rapports disent que nous nous apprêtons à nous éloigner de l’objectif de 1,5°C [de réchauffement, prévu par l’Accord de Paris]. Quand les pays disent à la tribune, surtout les riches, qu’ils prennent la crise climatique au sérieux et qu’au cours de l’année, ils ont en réalité tous augmenté leur consommation de pétrole et de gaz tout en passant des accords avec des pays du Sud pour verrouiller les énergies, et qu’ils n’ont toujours pas versé l’argent promis.

Retenez-vous quelque chose de positif ?

Aujourd’hui au moins, on a les « pertes et dommages » inscrits à l’agenda. On a vu les pays en développement parler enfin d’une seule fois pour demander la création d’un mécanisme financier. Et on a une société civile de plus en plus mobilisée derrière des demandes intersectionnelles de justice et de climat. Ça me donne de l’espoir.

Vous dites avoir été influencé par les mouvements sociaux du Sud. En quoi est-ce différent au Nord, qui tend pourtant aux mêmes objectifs de réduction de l’effet de serre ? 

Au Nord, il y a toujours eu ce luxe de voir les problèmes de manière isolée, de voir le changement climatique comme un problème séparé des enjeux de pauvreté et d’inégalités, de pouvoir se battre contre les taxes et les marchés tout en ayant assez de nourriture. Mais les mouvements, au Sud, sont contraints de voir les choses de manière intersectionnelle : les injustices sont entrecroisées, la réalité même de la vie des populations est intersectionnelle. On ne peut plus voir les lentilles à travers un seul verre de la lunette. De plus en plus de mouvements comprennent la nécessité de cette approche, la seule qui permette d’arriver au changement que nous voulons.

Pensez-vous qu’il faille vivre la crise climatique pour pouvoir la combattre ?

Je ne pense pas. Il y a des années, j’ai entendu des gouvernements, dans ces COP, dire des choses comme : « Quand les États-Unis et l’Europe affronteront les catastrophes climatiques, ils réagiront. » Mais ils y font face et n’agissent pas. La crise ne veut pas forcément dire que le changement sera positif. Ce qui le rend positif, c’est de se demander si on a les idées, les politiques, si on construit du pouvoir autour d’elles en faisant en sorte que cette transformation soit juste. C’est sûr que le bouleversement climatique ouvre les yeux de toujours plus de personnes, c’est très bien. La prise de conscience est cruciale. Mais la question ensuite, c’est qu’est-ce qu’on en fait ? C’est la bataille qu’on n’a pas encore gagnée au Nord.

Le combat écologique tend parfois à se radicaliser, à travers la désobéissance civile. Pas seulement aujourd’hui, c’est une constante historique des mouvements pour l’environnement. Vos propos et prises de positions peuvent être vus comme assez radicaux. Que pensez-vous des méthodes de désobéissance civile ? Participez-vous à ces initiatives ?

Le changement n’a jamais été permis sans une part de désobéissance civile, des gens qui descendent dans la rue, des gens qui demandent le droit d’avoir un syndicat, le droit de voter, la fin de l’esclavage, du colonialisme. Pourquoi des scientifiques s’enchaînent et sont arrêtés ? C’est parce que depuis des années, ils ont averti, mais n’ont pas été écoutés. Maintenant, ils sont obligés de quitter leurs laboratoires et de se mobiliser dans la rue. C’est considérable. Si cela réveille les gens, si cela leur montre l’urgence d’agir, alors je suis pour la désobéissance civile. C’est le morceau d’un puzzle, celui de l’évolution de nos mouvements. Même au Nord, ils veulent restreindre le droit de manifester et des moyens de protester…

Par exemple ?

Dans mon pays, au Royaume-Uni !  Si une manifestation fait du bruit, cela peut être déclaré illégal… Ils disent que cela vise les militants de l’environnement, mais en fait, cela ne fait que criminaliser et réduire le droit fondamental de manifester.

Comment est né votre engagement en faveur de la justice sociale en général, puis celui ensuite de la justice climatique ?

Je viens du mouvement anti-raciste, à une époque où on était sujets à des attaques fascistes violentes et à des meurtres racistes. J’ai grandi dans le nord de l’Angleterre, dans une région où l’extrême droite était très forte. Ma maison a été incendiée, on a été attaqué dans notre maison, dans les rues, à l’école. On devait se défendre dans nos communautés. J’ai toujours pris le parti de dire que la cause, c’est la violence d’État, cette violence qui laisse les gens sans espoir et dans la misère. Des gens meurent à cause des inégalités dans le monde, des personnes se noient dans la Méditerranée.

En rejoignant ces mouvements anti-racistes, j’ai vite appris que le pouvoir n’est pas dans le « je », il est dans le « nous » et que ce qui nous arrive, arrive à d’autres ailleurs dans le monde, et qu’il faut faire cause commune. On était internationalistes, parce que le racisme est international. Ayant travaillé sur le racisme, sur les droits de l’homme, la crise de mondialisation, j’ai tout de suite compris que le changement climatique allait rendre toutes ces batailles encore plus dures. J’ai compris aussi que si on laissait la lutte climatique aux mouvements environnementaux que je qualifierais de « mainstream », ils n’auront du climat qu’une vision étroite alors que la cause climatique recommande de mettre sur la table les dimensions économiques, sociales, raciales.

Les mouvements qui ont historiquement le plus poussé ces dimensions étaient naturellement surtout composés de Noirs, de métis, des classes ouvrières, de pauvres, par rapport aux mouvements écologistes des États-Unis et du Royaume-Uni. Le concept de justice climatique a émergé dans les années 1990 et la conférence pour la justice climatique en 2002 en avait posé les principes. La COP de Bali [en 2007] a marqué le moment où les mouvements pour la justice climatique se sont formellement séparés du courant écologiste mainstream et se sont établis en un vrai réseau.


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