Arthur Chevallier – Ce que Musk et Zuckerberg ont apporté à notre civilisation

L’invention de la machine à vapeur est plus importante que la petite vérole de Louis XV. Autrement dit, le progrès n’est pas seulement une variable d’ajustement idéologique, qui implique d’être pour ou contre, c’est aussi, avec la religion, le premier des critères pour comprendre l’Histoire. La mode est à la haine de ceux qui en vivent et qui l’incarnent. Les empereurs de ce qu’on appelle la « tech », Elon Musk et Mark Zuckerberg en tête, sont tenus pour responsables des maux de l’Occident, perçus comme des narcissiques (comme s’ils étaient les seuls) prêts à accomplir un dessein machiavélique. L’humanité entretient désormais une défiance vis-à-vis d’elle-même, il n’en a pourtant pas toujours été ainsi.

Alors que le terme « progressisme » n’a jamais été autant commenté, le progrès en soi a disparu des livres, des analyses, et même de la culture, à l’exception de l’économie. L’intelligence le tient pour une chose contradictoire. Il n’y a pas si longtemps, la plupart des écrivains, intellectuels, y compris les plus littéraires, et pas toujours les plus progressistes, s’intéressaient aux performances de leur industrie, aux innovations technologiques et à leur portée dans le cours d’une civilisation ; ils n’imaginaient pas commenter quoi que ce soit sans l’impliquer dans leurs analyses.

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Dans Mon plaisir en histoire, Paul Morand évoque, entre autres sujets, Napoléon et explique, en partie, sa réussite par les bouleversements technologiques de l’époque où il grandit. « Bonaparte arrive au moment du coup d’envoi de la plus grande partie des temps modernes. Dans l’Europe de la fin du XVIIIe siècle, on travaille dur : Galvani fait sauter sa grenouille, Volta invente sa pile, Beaumarchais sa montre à échappement, Chappe le télégraphe, Fulton lance la première torpille, il imagine la mine et le sous-marin, après sa découverte du bateau à vapeur dont le Directoire ne voudra pas. » Un siècle plus tôt, Victor Hugo a magnifié la machine à vapeur dans un de ses plus beaux romans, Les Travailleurs de la mer, et a rappelé, dans ce même livre, les défiances suscitées par cette invention : « C’était une prodigieuse nouveauté qu’un bateau à vapeur dans les eaux de la Manche en 1822. Toute la côte normande en fut longtemps effarée. […] On était moins calme à l’endroit de ces inventions-là dans le premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet archipel puritain, […] le bateau à vapeur eut pour premier succès d’être baptisé : Le Bateau diable. »

On répondra que cette comparaison n’a pas lieu d’être. Quoi de commun avec les réseaux sociaux ? C’est oublier qu’Elon Musk n’est pas né avec le rachat de Twitter. Après avoir vendu PayPal, il a investi la plus grande partie de sa fortune dans SpaceX, une entreprise dont l’ambition était d’envoyer à nouveau des Américains sur la Lune, à tout le moins de produire des vaisseaux capables de voyager entre la Terre et l’espace pour un coût non prohibitif. La Nasa n’était alors plus capable de le faire : trop cher pour le Trésor américain. Au début de l’aventure SpaceX, Elon Musk a été l’objet de toutes les moqueries et de toutes les attaques, y compris d’ailleurs d’astronautes ayant marché sur la Lune : il était intolérable que des entrepreneurs privés se mêlent d’une affaire aussi sérieuse.

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Quelques années plus tard, Musk a réussi son pari en révolutionnant la conquête spatiale. Que dire enfin du triomphe de Tesla, entreprise elle aussi moquée à ses débuts ? Et on se dit qu’il y a plus de concrétisation écologique dans la commercialisation de voitures électriques que dans bien des professions de foi écologiques. Il n’a pas œuvré par vertu, certes, mais il a fait. Quant à Mark Zuckerberg, il aurait pu, lui aussi, revendre l’intégralité de ses parts de Facebook et vivre d’une rente confortable. Il a préféré travailler jour et nuit pour commander son entreprise, quitte à se retrouver dans une tempête. Dans le langage commun, on appelle ça des capitaines d’industrie, ou au moins des entrepreneurs. Pour s’en convaincre, il suffit de compter le nombre d’emplois créés par leur travail. N’est-ce pas la première exigence de l’économie de marché, formulée aussi par les socialistes eux-mêmes depuis le XIXe siècle ?

Si Elon Musk multiplie les provocations depuis qu’il a racheté Twitter, il n’en a pas moins changé le cours d’une civilisation dans des proportions considérables. Quant à Mark Zuckerberg, l’Occident semble attendre sa chute avec gourmandise, comme s’il avait forcé des centaines de millions d’individus à s’inscrire sur Facebook. L’ignorance effraie, et ce sont des ignorants de la technique qui se permettent de la vouer aux gémonies. Qui s’étonnera qu’une société puritaine désigne comme des sorcières ceux qui lui permettent de s’augmenter ?

Référence livre :

Paul Morand, Mon plaisir en histoire, Paris, Gallimard, 1969.

Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, 1866.


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